Discours scientifique et talk-show : impasse de l’espace d’argumentation télévisuel ?

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A partir de 20h05 du lundi au vendredi ce sont 46 minutes d’actualité et de débat qui sont programmées sur Arte. Structurée en sept rubriques, l’émission 28 minutes se diffuse en parallèle d’autres grands journaux télévisés tel que le journal de 20h (35 minutes d’information) sur TF1, celui de M6 à 19h45 qui dure 25 minutes ou encore Quotidien présenté par Yann Barthès de 19h25 à 21h. Pourtant les audiences de l’émission étaient en moyenne de 419 000 Français, 1,8 % de part d’audience en 2015, a quadruplé depuis ses débuts en 2012, elle ne rougit donc pas face à ces géants de l’information qui réalisent entre 20 et 30% de part de marché.

Selon la présentatrice de 28 minutes, Elisabeth Quin, propos que l’on peut lire dans un entretien accordé au journal Le Monde en 2015, l’émission avait « débuté avec une formule abracadabrantesque ! La première saison ressemblait à une sorte de France Culture filmée avec de longs débats, certains certes passionnants, mais ce n’était pas de la télé ! ».

C’est vrai, « l’abracadabra » de France Culture, c’est passionnant. L’abracadabra élude les maladies – c’est parfait – mais disperse pareillement l’attention de celui qui assiste au spectacle. Dans l’émission 28 minutes, on évite d’inviter les incontournables Triboulets de la télévision – les intellectuels de la télévision invités à cautionner la télévision de l’intellectuel ; on y préfère voir et écouter des experts qui se portent garant de la crédibilité du débat, répondre à d’autre experts aux avis sensiblement opposés.

L’économie de l’attention invite à penser le rythme de l’émission, la mise en scène du spectacle et – par extension  – de l’intellectuel qui est donné à voir et à être vu.

Plus que chez France Culture où l’on nous livre une voix, la télévision nous présente un intellectuel d’un trait tiré de tête à pied parfois de la tête à la taille, il a une voix, une posture, une chaise, une cravate (ou nœud papillon c’est au choix). Donner à voir c’est dérober un peu d’espace à ce qui est donné à entendre. Mais il le faut, autrement ce n’est « pas de la télé ! ».

Alors, qu’est-ce qu’un débat à la télé Elisabeth? Maintenant raccourcie, même si elle vous semble  télévisuellement  plus digeste, la prestation de l’expert ne manque-t-elle  pas de l’espace et de l’air nécessaire pour s’étendre pleinement ? Le format télévisuel et ses exigences d’une part d’audience convenable ne condamne-t-il pas nécessairement à un traitement superficiels des sujets choisis ? Une pensée prend le temps de se poser, couper son temps ne serait-ce pas tout simplement lui couper les mots et la parole ? Même si l’équipe de journalistes chroniqueurs de 28 minutes s’appliquent à inviter des spécialistes de tous horizons, le discours scientifique et les chercheurs ont-ils leur place dans un talk-show ? Enfin, la mise en scène qu’impose le standard  télévisuel ne vient-elle pas compromettre la pluralité des discours (pourtant centrale et essentielle ou progrès d’un débat) au profit d’une pensée  anti-dialectique droite et réglée comme un conducteur ?

« Daech menace-t-il encore la France ? », « Bien manger est-il réservé aux riches ? », sont des exemples de titres des émissions de 28 minutes : des titres qui reflètent l’actualité, certes, mais qui sont aussi susceptibles de générer de l’audience car traitant de sujets auxquels les Français sont généralement sensibles. Ainsi sans faire une hiérarchie de sujets, sans nous arrêter à ces titres clickbait ou « appât à clic » en français, penchons-nous l’une de ces émissions afin d’en analyser le contenu.

Prenons une émission diffusée le 01/03/2018, « Les crimes de guerre syriens/Faut-il légaliser l’euthanasie ? » et concentrons-nous sur la deuxième partie de l’émission qui concerne le suicide assisté, l’euthanasie, le droit à « bien mourir ». Le débat s’organise autour d’une psychologue et auteure, Marie de Hennezel, un médecin et chercheur, le Professeur Jean-Claude Ameisen ainsi qu’un député UDI/Agir/Indépendants de Seine-et-Marne, Yves Jégo.

Quand interroger c’est affirmer, le cœur du débat

Le débat est alors orienté et alimenté à l’aide d’Elisabeth Quin et des journalistes Renaud Dély et Nadia Daam. Le débat qui commence environ douze minutes après le début de l’émission s’ouvre dans le respect et le calme après la « mise au point » revenant sur une intervention d’Olivier Falorni à l’assemblée  générale. La parole naît dans le silence, et son amorce est bien souvent représentative des directions vers lesquelles elle se disperse. « Débat sur la fin de vie on ne meurt pas bien en France, c’est le cri de détresse de parlementaires  français  […] ». C’est ça le point de départ : l’intervention parlementaire.
La mise au point sur le sujet présente cette situation, mais plus encore présente le point de vue de ceux qui proposent la légalisation de l’euthanasie. On ne part donc pas de « Faut-il légaliser  l’euthanasie ? » mais la déclarative affirmative « Il faut légaliser l’euthanasie ».

Falloir c’est faillir étymologiquement. Le choix du mot soulève lui-même toute la problématique, c’est de cela que le débat doit partir, nécessairement. Choisir le titre est important en télévision, c’est la première chose qui est dite. Le titre traverse l’espace du débat, apparaît dans les journaux télévisés, dans les capsules d’annonce. C’est quelque part l’identité du débat défini par la chaîne et non par les débatteurs. Le débat se pose dès son annonce comme un discours construit d’une paire de mains.

Présenter et mettre en scène

Les invités sont présentés par Elisabeth Quin étiquetés de leurs avis, dans les mots de la journaliste qui leur attribue tour à tour la parole. Le discours est mis en scène, Marie de Hennezel est entourée d’abord concrètement et physiquement par ses opposants (en faveur de la légalisation de l’euthanasie) mais aussi dans le dispositif télévisuel, sa voix fluette se fait rapidement avaler par celle des hommes mais aussi par celle d’Elisabeth Quin, on la voit seulement s’exprimer discrètement auprès de Jean-Claude Ameisen sans l’entendre. Il semblerait que chacun des participants ait un discours qui mérite d’être développé mais qu’ils ne se nourrissent pas les uns des autres tout bonnement parce qu’ils ne parlent pas le même langage.

Chaque spécialiste a sa discipline et ses outils conceptuels pour traiter de la question. On fait face à des niveaux de discours différents qui ne se répondent pas et qui s’opposent fondamentalement.

Sur le plateau on donne respectivement la parole à des masques, des persona garant de la crédibilité de l’argumentaire. Le masque de la donnée scientifique : le chiffre le pourcentage ; celui de l’humain : le récit et ou la fabula, l’expérience personnelle intervient chargée de son lot de pathos «moi je»,  «ma belle mère est morte comme ça».

La place de l’expert

Le souci de vouloir répartir équitablement et raisonnablement la parole, de construire un débat n’est pas compatible avec le désir de faire « de la télé ». Même si les temps de parole sont – plus ou moins – respectés, chaque discours pose les bases d’un nouveau cadre de réflexion qui exclut la pensée des autres invités. Lorsque l’on prend la parole en coupant la pensée encore naissante d’Yves Jégo pour la donner à Jean-Claude Ameisen il vient poser la question en des termes philosophiques. Le professeur semble lassé de l’impeccable rhétorique du politique, il nous présente en parallèle du conflit peu objectif entre Yves Jégo et Marie de Hennezel, des données scientifiques claires et efficaces, sa parole nous suffirait presque, nous n’avons pas besoin de beaucoup de temps avant de lui donner raison et de nous ranger du côté de l’avis déjà tranché de 28 minutes.

A la moitié du débat, Elisabeth Quin demande au scientifique Ameisen de tenir un rôle arbitral. « Jean-Claude Ameisen est-ce que vous voulez jouer le rôle d’arbitre ? Jouer un rôle arbitral dans cette question d’expérience ». Il ne viendra pas trancher mais couper la parole des deux autres débatteurs en posant de nouveaux le problème qui apparaît à ses yeux, qui ne cesse de se déplacer et qui reste profondément intraité « Je crois que la question de fond c’est encore une fois […] ».

Un débat stérile

Chaque prise de parole est un déplacement du problème à l’aune de nouvelles considérations sans jamais les combiner.

La proposition, « Il faut légaliser l’euthanasie » vient se confronter à des discours amputés du temps nécessaire à leur développement. Chacun des participant ne vient pas développer le débat mais développer et recommencer à construire une pensée qu’il confronte à son tour à l’affirmation de 28 minutes.

Le débat n’a pas de participant, l’émission en compte 5, dont trois spécialistes qui ne peuvent pas penser pleinement le problème dans le cadre télévisuel. On leur attribue des masques et des rôles de conteurs d’histoire ou d’arbitre pour animer une proposition, une affirmation et un titre : « Il faut légaliser l’euthanasie ».

Sitographie:

Élisabeth Quin :« Au début, ce n’était pas de la télé »

2 commentaires Ajoutez le votre

  1. Johan David dit :

    La première impression que l’on peut ressentir à la suite de la lecture de votre article, c’est la pertinence de l’analyse qui est faite non seulement du débat, mais également de tout ce qui l’entoure. La façon dont les invités sont présentés avant d’entrer plus en détail dans l’analyse du débat est une bonne entrée en matière, mais l’observation de leur place sur le plateau (le fait que Marie de Hennezel soit entourée de ses opposants, comme prise en étau est très intéressant par exemple) ou leur manière personnelle d’argumenter en fonction de leur spécialité est tout bonnement judicieuse.

    Néanmoins elle est peut-être parfois trop factuelle, en réalité, l’analyse laisse parfois place à une simple observation. Des références à des auteurs des sciences de l’information et de la communication auraient été les bienvenues. En effet, cela aurait pu permettre de mieux comprendre par exemple les problèmes que pose l’environnement télévisuel sur la tenue du débat comme les contraintes de temps ou encore d’audimat, ou bien les raisons de la disposition des invités, l’attitude des animateurs envers eux, leur temps de parole, etc… Par exemple, il aurait pu être intéressant de faire le parallèle entre l’histoire de l’adoption progressive du format télévisuel du talk-show, qui intègre des invités politiques dans des émissions de divertissement, et l’emprunt de certains des codes de ce format par l’émission 28 Minutes en se basant sur l’article « Intégrer les politiques aux divertissements. Résistances, coopération et concessions de l’univers politique » de Pierre Leroux et Philippe Riutort.

    En résumé, votre article est intéressant surtout dans le sens où il montre à quel point l’environnement du média va énormément influencer la forme d’un débat. Vous expliquez dès le début de l’article que l’émission « 28 minutes » n’est pas dans la même logique d’audimat que TF1 ou M6 (même s’ils le sont obligatoirement mais dans une moindre mesure), surtout à cet horaire stratégique, or, on peut voir à travers votre observation que l’émission doit tout de même obéir aux codes imposés par le média télévisuel.

    C’est ce que Bourdieu appelle dans « Sur la télévision » la « maîtrise des instruments de production » : le respect du temps de parole, le choix du sujet, et l’autonomie de la pensée (le droit pour l’intellectuel de ne pas être interrompu dans le cheminement de sa réflexion). Cette maîtrise des instruments de production revient, dans le cadre d’un débat télévisé, aux professionnels de l’audiovisuel et non à l’intellectuel. Les trois invités ont vingt minutes pour débattre, en plus de leur temps de parole respectif, il faut prendre en compte les questions de la présentatrice Elisabeth Quin et des chroniqueurs Renaud Dély et Nadia Daam. Elisabeth Quin recentre régulièrement le débat sur le sujet principal quand elle sent une potentielle digression de l’un des invités, encore une fois pour des raisons de durée de l’émission, empêchant ainsi les invités d’aller au bout de leurs idées.

    En conclusion, le seul vrai problème de l’article est le fait qu’il tient plus par moment de l’observation purement factuelle que de l’analyse. Si les éléments analysés sont intéressants, il manque un cadre théorique qui permettrait de mieux comprendre les enjeux de ce débat.

    Bibliographie :
    BOURDIEU, Pierre, Sur la télévision, suivi de l’emprise du journalisme, [1996], Paris, Raisons d’agir, 2008
    LEROUX Pierre, RIUTORT Philippe, « Intégrer les politiques aux divertissements », Questions de communication [En ligne], 24 | 2013

  2. COUPARD Rémi dit :

    Bonjour Johan David, je vous remercie d’avoir commenté, voilà nous qui nous donne un peu plus de grain à moudre. Plus encore je voudrai confirmer quelques-unes de vos idées et critiques à l’égard de notre article.

    Cela dit, je ne comprends pas très bien – ou feins la surprise – de vous voir prendre pour cause et témoin d’un article trop factuel l’absence de référence à d’autres auteurs ou autres penseurs. Nous n’avons pas fait référence aux textes et aux auteurs implicitement convoqués, et, peut-être aurions-nous du, comme 28 minutes, inviter des spécialistes pour donner un peu de gallon à notre article et certifier par l’estampe des grands penseur la légitimité de la notre ? cf BOURDIEU.

    Notre article aurait gagné en clarté et en rigueur scientifique – très certainement – mais vous ne pouvez pas féliciter l’analyse et déplorer l’apparence factuelle de notre article. L’absence de référence, c’est du fait en moins. On perd en rigueur et en légitimité – oui – les idées restent les mêmes.
    De fait votre commentaire en manque peut-être un peu, « l’analyse laisse parfois place à une simple observation », eh, bien ! Peut-être si vous parlez de l’introduction, mais il va m’être difficile de répondre à cela, des référence à des lignes précises auraient été la bienvenue.

    C’est la fin de ma réserve, il faut bien lâcher un peu de mou(d) et admettre les faiblesses de notre article.

    Je le trouve intéressant – ce petit point de discorde – dans votre 3ème paragraphe. Par « or » vous opposez nos propos et soulevez une contradiction, ou plutôt une opposition d’apparence contradictoire. En effet, Arte comme TF1 répondent aux codes imposés par le format télévisuel comme vous le dites. Mais 28 minutes ne répond pas pour autant au même modèle de production qu’une émission de TF1.

    Nous ne sommes pas face à une contradiction, nous pouvons simplement conclure que la volonté d’Arte de se tenir à une ligne éditoriale différente n’élude pas les problématiques inhérente au média qu’elle incarne. Arte c’est la télé, et si la chaîne produisait des émission comme on peut produire des émissions de radio – et c’est comme cela qu’a commencé 28minutes – cela échouerait comme ça a échoué.
    Pour ce qui est des différences qui perdurent entre ces deux chaînes, il me semble que nous avons bien montré qu’elles demeuraient sous le joug des impératifs télévisuels et c’est ce que vous dites.
    C’est sur cette ambiguïté que nous avons construit cet article, elle ne nous fait pas défaut.

    « Quand interroger c’est affirmer » ; « Présenter et mettre en scène » ; « Sur le plateau on donne respectivement la parole à des masques, des persona garant de la crédibilité de l’argumentaire. »
    «  La place de l’expert » ; «  Le souci de vouloir répartir équitablement et raisonnablement la parole, de construire un débat n’est pas compatible avec le désir de faire « de la télé »
    Nous sommes d’accord avec ce que vous dites, c’est même le cœur de la réflexion, et nous vous remercions pour ce petit Bourdieusplaining.

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