#Flash Talk, émission de réappropriation citoyenne de l’espace public ?

Lancé en octobre 2015, Flash Talk est un programme mensuel produit par France Télévisions se déroulant dans des lieux publics. Définie comme un « programme citoyen », « espace de débat interactif », l’émission appelle invités et passants à débattre de sujets d’actualité qui agitent la société française. Un concept interactif, qui accorde à l’émission le bénéfice de se distinguer des talk shows du paysage audiovisuel français, et qui permet d’interroger le rapport des médias à l’espace public.

Dans le contexte de revendications sociales successives qui est celui de la France depuis plusieurs années, les médias sont au cœur des critiques des manifestants. Alors que le monde de la presse mute pour traverser sa crise économique, nombre d’interrogations citoyennes viennent souligner le présupposé rôle démocratique des journalistes. Un rappel à l’ordre à l’origine de concepts médiatiques nouveaux, qui tentent de répondre aux attendus économiques et sociaux de leur secteur.

C’est dans cette dynamique que l’émission Flash Talk a vu le jour en 2015. Diffusé sur France Ô et LCP, le magazine fait le pari d’offrir un espace de débats ouvert à tous. Un concept novateur, d’autant que sa dimension participative apparaît comme structurelle, dans la mesure où l’émission est en partie filmée, au smartphone, par des membres du public.

Plus qu’un simple moyen de se démarquer du catalogue audiovisuel, le parti-pris de Flash Talk semble tenter de répondre aux critiques de représentation sociale émises à l’encontre de la télévision. En invoquant la figure citoyenne, elle prône un universalisme traduit dans la volonté des médiateurs de faire entendre tous les avis au cours de l’émission.

L’analyse du déroulement d’une émission, celle du 4 novembre 2018, animée par le débat de l’interdiction de la prostitution, permet d’interroger le symbolisme du concept de l’émission, et des représentations qu’il véhicule sur la notion d’espace public.

Un contexte théorique

Dans Les Tyrannies de l’Intimité, Richard Sennett théorise la mort de l’espace public : pour lui, la conception moderne de l’espace public relève de sa privatisation. En s’intéressant aux dynamiques de déplacement des individus dans la rue, il constate que l’espace public, dans sa dimension la plus concrète, est un endroit « que l’on traverse et pas où l’on reste ». Selon l’auteur, le citoyen est rendu passif par des mécanismes capitalistes de transformation de la rue comme un espace d’exposition et d’échange de marchandises — avec lesquelles le citoyen construit sa socialité. Une conjecture qui ôte au « dehors » sa capacité d’accueil de débats, permettant la formation démocratique d’idées politiques.

Dans ce paradigme, l’émission Flash Talk pourrait être comprise comme une opportunité de réappropriation de l’espace public, renouant avec l’idéal arendtien du concept, dans la mesure où il s’agit d’un programme de débat politique ouvert à tous.

Car pour Hannah Arendt, l’espace public est le lieu de formation du politique. En considérant donc le débat — avant même l’élaboration d’un consensus ou d’une décision d’action —, comme créateur de politique, l’autrice fait de l’espace public un mécanisme citoyen et démocratique essentiel.

Une réappropriation de l’espace public arendtien dans le contexte conceptualisé par Sennett semblerait d’autant plus plausible que l’émission a été lancée à la rentrée 2015, peu avant la naissance des manifestations « Nuit debout », mouvement contestataire et public intégralement structuré en places publiques (particulièrement et symboliquement, à Paris, celle de la République). Un mouvement difficile à cerner, mais qui laissait entrevoir une volonté de réappropriation citoyenne de l’espace public.

Une lecture arenditenne du dispositif de l’émission

L’idée de libération de la parole citoyenne est donc au cœur de l’émission. Comme le conceptualise Hannah Arendt, l’expérience devient réelle lorsque partagée dans le débat public : la parole comme processus de formation politique, accaparée, chez Senett, par une élite politique, retrouve ici son origine citoyenne. L’expérience est presque du registre de la transgression dans le paradigme de Senett : la réappropriation citoyenne de la parole, du débat et donc de la formation du politique, s’oppose aux usages marchands de l’espace public décrits par l’auteur.

L’organisation même du débat invoque l’agora, le modèle antique sur lequel repose la conceptualisation de Arendt : la foule est en cercle et les micros permettent de ne donner la parole qu’à une personne à la foi. De la même manière, la dimension participative de l’émission rappelle l’importance individuelle du citoyen dans le système démocratique grec : comme, dans Flash Talk, l’émission est en partie réalisée par les membres du public, qui est donc indispensable à la conduite du débat public, l’agora ne peut pas se passer des citoyens.

Plus encore, il est particulièrement intéressant de d’étudier la forme du débat et la circulation de la parole en son sein. Les médiateurs alternent, dans la mesure du possible, les avis, en laissant un temps de parole équivalent à chaque intervenant. Si plusieurs personnalités, particulièrement les invités, se voient tendre le micro à plusieurs reprises, la majorité de la circulation de la parole ne permet pas de droit de réponse.

Bien que les médiateurs reprennent parfois des contre-arguments énoncés plus tôt, l’émission met plus l’accent sur la représentation des avis que sur l’élaboration d’une réponse ou d’un consensus. Une subtilité probablement due aux contraintes éditoriales du programme, mais défendue par Arendt, pour qui l’intérêt du débat public ne réside pas dans l’élaboration d’un consensus, mais bien dans la publicisation, la mise en réel, publique, de l’expérience et des avis.

Un usage limité de l’espace public

Confronter la lecture arendtienne de l’espace public au dispositif de Flash Talk amène cependant à des paradoxes. L’universalisme réclamé (dans la mesure où la citoyenneté ne s’appliquait qu’aux hommes libres) du dispositif antique permettait de légitimer chaque discours. Cependant, pour des contraintes éditoriales et éthiques, l’émission fait appel à des invités, sélectionnés pour leur parcours, leur expérience en lien avec le sujet abordé, afin de lancer le débat. Ceux-ci sont interrogés par les médiateurs, n’ont pas nécessairement besoin de manifester de demande afin de prendre la parole, ce qui rend différenciée la circulation des micros. Cette injonction à la parole légitime est d’ailleurs analysée par Senett comme relevant du domaine de l’intime, dans la mesure où elle caractérise une recherche d’authenticité parmis les citoyens, ce que l’auteur réprouve.

De la même manière, alors qu’une participation au débat est encouragée par le biais des réseaux sociaux, les tweets envoyés au cours de l’émission sont sélectionnés et seulement certains sont partagés dans l’émission. Alors que les réseaux sociaux pourraient être perçus comme un prolongement de l’espace public, une solution pragmatique pour réactiver la citoyenneté dans le paradigme de Sennett, le fossé technique de leur usage ne le permet pas.

La différence d’appréciation des discours dans l’émission semble être le principal biais d’une analyse arendtienne du dispositif de Flash Talk.

L’analyse du procédé de l’émission permet donc de mettre en exergue la façon dont le programme s’inscrit dans un contexte où la notion d’espace public est dénaturée. En proposant un débat ouvert à tous et tenu dans la rue, Flash Talk tente de répondre aux exigences économiques et sociales des médias, en renouant avec une conception de l’espace public que le contexte moderne rejette, mu par les dynamiques étudiées par Sennett.

Si la lecture arendtienne ne définit pas parfaitement l’espace public tel que présenté dans l’émission, le programme s’impose bien comme une tentative de réappropriation citoyenne de l’espace public.

Sources :

  • Site de France TV, page de l’émission Flash Talk : https://www.france.tv/france-o/flash-talk/
  • Anonyme, « Une représentation des catégories socioprofessionnelles à la télévision loin de la réalité sociale », Observatoire des inégalités, 26/02/2019
  • Sennett Richard, Les Tyrannies de l’intimité, Seuil, 1995
  • Arendt Hannah, La condition de l’homme moderne, Agora, 1958

2 commentaires

  1. Clement dit :

    Tout d’abord, je voudrais remercier le groupe pour cet article, qui est à la fois très structuré et explicite. L’utilisation que vous faites ici des différents concepts de Hannah Arendt et Richard Sennett concorde parfaitement avec le choix de l’émission (FlashTalk).
    L’analyse que vous faites concernant la rupture avec les concepts de Richard Sennett est très juste, dans cette émission l’espace public est un « endroit où l’on reste » et non que l’on passe seulement, contrairement à ce qu’a pu dire Sennett.
    On pourrait dire que l’émission est dans la sphère publique, c’est exactement ce qu’explique Nancy Fraser, sur la théorie de la sphère publique d’Habermas : « Elle désigne un espace (…) l’espace où les citoyens débattent des affaires communes ».
    C’est ce qu’ils essayent de faire dans cette émission, une « réappropriation citoyenne de l’espace public ». Car FlashTalk redistribue la parole par rapport aux différents débats télévisés, grâce notamment comme vous l’expliquez à l’agora : « la parole est donnée à tous » et non plus qu’à une certaine élite (homme politique, journaliste). Le citoyen devient acteur important de l’espace public.
    Comme l’explique Étienne Tassin : « l’espace public est le lieu d’une libre réunion des citoyens vouée à une discussion des affaires communes ». FlashTalk essaye de reprendre cette façon de faire, le fait qu’elle soit réalisée dans la rue fait qu’elle tend de plus en plus à cette réappropriation citoyenne de l’espace public.

    Cependant, il serait très naïf de penser que tout fonctionne parfaitement, vous émettez avec bienveillance les limites de cette méthode et c’est sur ces points que j’aimerais aussi apporter quelques suggestions et critiques à votre article.
    Nous voyons malgré tout, que même si la volonté de l’émission est de redonner à tous les citoyens le moyen de s’exprimer dans l’espace public, FlashTalk est toujours rattaché à certains codes de l’audiovisuel et plus particulièrement du débat télévisé.
    Nous avons toujours la même mise en place qu’un débat télévisé, avec : un présentateur/médiateur ; les invités (homme politique/ écrivains, experts, membres d’association) et le public à côté. C’est peut-être ici qu’est le problème, car leur volonté est de donner la parole à tous mais ce sont toujours les mêmes qui peuvent s’exprimer. La seule « parole » que nous avons des autres citoyens se fait via Twitter, avec les tweets des internautes.
    Il me semble qu’il aurait été judicieux de parler un peu plus du sujet de l’émission et comment est traité le sujet dans le débat. Qui parle ? La parole est-elle donnée, comme le voudrait l’émission, à tous ?
    On remarque que la parole est donnée seulement aux personnes très bien renseignées sur le sujet ou bien aux invités, ce qui est dans un sens une bonne chose. Car cela change des débats télévisés où il n’y a que les politiques qui traitent un sujet commun à tous.
    Mais vous le dites bien, le micro passe la plupart du temps entre les mains des invités et non entre tous. C’est là qu’est le paradoxe, on tend à donner la parole à tous mais ce n’est qu’un petit groupe qui peut s’exprimer.

    Enfin, nous pouvons nous demander si cette mise en œuvre sert réellement l’intérêt public, est-ce cette façon de discuter des affaires communes à tous arrive à faire avancer le débat ?
    En effet pour Hannah Arendt l’espace public est un espace de discussion plus que délibération (Tassin explique qu’Arendt « n’a jamais avancé que ce qui donnait sens à la discussion publique était sa finalité opérationnelle ») : mais on peut se poser la question de la possibilité d’une délibération dans un processus comme celui-ci ? Est-il possible d’avoir une délibération dans ces conditions-là ?

    Voici les choses qui me semblaient bonnes à discuter, je vous remercie du travail fourni par toute l’équipe.

    FRASER Nancy, « Repenser la sphère publique: une contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement », 2001.

    SENETTE Richard (1974) Les tyrannies de l’intimité Paris, Seuil, 1979.

    TASSIN Etienne,  » Les gloires ordinaires. Actualité du concept arendtien d’espace public », Cahiers Sens public, 2013/1 n°15-16 / pages 23 à 36.

  2. Quentin MAZERY dit :

    Bonjour,
    Tout d’abord, nous tenons à vous remercier pour l’attention portée à notre article, et soulignons la cohérence de vos remarques et de votre argumentaire.
    En guise de réponse, nous souhaiterions revenir sur certains points. Notre article consistait, comme son nom l’indique, en une analyse du dispositif de l’émission et, bien qu’une étude plus approfondie des temps de parole aurait pu appuyer notre propos, le thème de l’émission ne représentait pas, à nos yeux, une source d’intérêt lors de la rédaction. L’idée était de comprendre les enjeux soulevés par le concept de l’émission en analysant celui-ci par le prisme des théories d’Hannah Arendt et Richard Sennett, nous nous sommes donc concentrés sur le dispositif de l’émission en lui-même, plutôt que sur le thème de l’émission.
    La lecture de votre commentaire nous permet de mettre en exergue une problématique importante, soulevée à partir de notre réflexion : vous vous demandez, il nous semble, si cette mise en œuvre peut réellement se revendiquer de conception arendtienne, et si elle peut servir l’espace public tel que conceptualisé par l’autrice. À cette question, il nous semble nécessaire de répondre en revenant sur quelques points. Nous avons tenté de montrer en quoi l’émission Flash Talk pouvait, de par son organisation, apparaître comme suivant les règles de l’espace public définie par Hannah Arendt, mais nous avons également voulu montrer comment cette compréhension du principe de l’émission trouvait ses limites. Pour délimiter la lecture arendtienne, nous avons invoqué Sennett, introduisant sa vision dépolitisée et marchande de l’espace public comme le paradigme le plus proche de la réalité : ce parti-pris était pour nous l’occasion de mettre en exergue le décalage provoqué par la confrontation d’un programme télévisuel produite dans un contexte particulier (celui de la France, à l’heure d’une crise sociale, politique, économique et médiatique) avec une théorie s’appuyant sur un concept antique.
    Alors, peut-être n’avons nous pas été clairs : interpréter le concept de Flash Talk par le biais des théories d’Hannah Arendt se heurte à un décalage. D’une part parce que l’autrice définit ce que devrait être, selon elle, l’espace public, sans se soucier de si une réalisation de sa théories est envisageable, mais aussi parce qu’elle ne prend pas en compte le contexte contemporain (ce qui justifie notre choix d’avoir fait appel à Sennett pour le définir), qui permet de définir si, oui ou non, le concept de Arendt est réalisable. De manière plus générale, et avec une analyse approfondie, nous pourrions reprocher à l’autrice un manque d’empirisme.

    Vous évoquez aussi, dans votre commentaire, la question de la délibération comme finalité du débat public, ce qui nous apparaît comme incohérent avec la théorie arendtienne. Vous citez d’ailleurs le texte d’Etienne Tassin, qui défend bien que l’autrice soutient que la délibération ne représente pas le cœur du débat public. À nos yeux, donc, se demander si le concept de Flash Talk permet l’élaboration d’un débat n’est pas cohérent, dans la mesure où la théorie sur laquelle nous nous basons n’accorde pas d’intérêt à cette finalité. Justement, d’ailleurs, dans ce cadre théorique, l’absence d’entente à la fin du débat paraît être un argument de force pour comprendre le concept comme arendtien.

    Enfin, vous semblez mettre en question la dimension “inédite” du concept de l’émission. À ce propos, nous allons dans votre sens : il est certain que les raisons ayant poussé les producteurs de l’émission sont, au moins en partie, de nature économique, afin de se démarquer des productions plus classiques, pour créer de l’intérêt et fidéliser une audience. Mais mettre ces motivations en exergue n’enlève en rien à Flash Talk l’intérêt social de son concept. De la même manière que nous ne nous sommes pas intéressés au thème spécifique de l’émission, il ne nous a pas semblé primordial d’examiner les motivations à l’origine de son concept. De plus, le format télévisuel est régi par des codes, un temps et un rythme particulier qui sont inhérents à une logique d’accessibilité et d’attractivité. Le rôle des présentateurs, ou médiateurs, est donc de distribuer la parole, faire en sorte que la pluralité des discours puisse être exprimée, tout en veillant au respect de chacun et au rythme (en ne laissant pas de moment de flottement ou de blanc par exemple). Mais l’émission Flash Talk, dans un sens, essaie également de combattre ces exigences télévisuelles, en donnant la parole à tout le monde, intervenants comme spectateurs et observateurs qui deviennent alors eux aussi acteurs du débat. Dans ce sens, elle s’éloigne des émissions conventionnelle qui choisiront leurs intervenants sous différents critères : leur légitimité, mais aussi leur aisance à l’oral, ou encore leurs positions polémiques faisant d’eux des “bons clients”. C’est donc également en ce point que Flash Talk se rapproche des théories d’Hannah Arendt, dans une dimension non pas excluante, mais au contraire incluante et d’ouverture.

    Nous espérons avoir répondu à vos questionnements, et vous avoir permis de mieux comprendre notre démarche. Merci encore de l’intérêt porté à notre article.

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