Des hauts et débats - Université Paris 8
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Vendredi 25 septembre dernier, C8 et Cyril Hanouna lancent une version 100% féminine de Touche pas à mon poste, présentée par Hapsatou Sy, TPMP : Elles refont la télé. Ses chroniqueuses reviennent alors sur la polémique autour du film Mignonnes, accusé d’hypersexualisation infantile. Un « Grand Débat » aux aspects d’éditorial qui n’éclaircit pas la polémique.

Après avoir remporté le César du meilleur court-métrage pour Maman(s) en 2017, Maïmouna Doucouré a réalisé son premier long métrage, Mignonnes, sorti en salle le 19 août 2020, déjà récompensé à Sundance et à Berlin et présélectionné aux Oscars 2021.

Bande annonce du film Mignonnes

Les supports promotionnels du film utilisés par Netflix aux États-Unis ont déclenché de virulentes protestations. La réalisatrice franco-sénégalaise est accusée de faire l’apologie de l’hyper-sexualisation des jeunes actrices et d’inciter à la pédocriminalité.

Pourtant annoncé comme « Le Grand Débat » de l’émission, la séquence analysée laisse transparaître l’expression d’une certaine frilosité politique, dont les espaces d’échanges mis en place trahissent l’impossible élaboration d’une pensée discursive.

Un dispositif audiovisuel inadapté

La construction d’un débat semble en effet difficilement réalisable, dans la mesure où le format-même de l’émission ne s’y prête pas. Seules douze minutes sont destinées à la polémique autour de Mignonnes. Ainsi, chaque chroniqueuse ne dispose que d’une minute et trente secondes en moyenne pour s’exprimer à ce sujet. L’espace de discussion est donc déjà bien trop limité pour élaborer une pensée discursive propre à la critique telle que définie par Habermas(2) . Le magnéto, long de quatre minutes, est en réalité celui à qui l’on accorde le plus de temps. Ainsi, le dispositif audiovisuel comme support de débat ne semble pas abouti, d’autant plus que le sujet traité est le dernier de l’émission, après plus d’une heure de direct.

Un plateau constitué de femmes non-formées

À cette dimension proprement logistique et organisationnelle s’ajoute une problématique plus spécifique. La rubrique de l’émission intitulée « Pourquoi tant de polémiques autour du film Mignonnes ?» prétend de fait vouloir éclaircir la critique que subit le film. Cependant, les chroniqueuses présentes pour débattre ne sont pas expertes —pour la majorité d’entre elles— au regard des enjeux soulevés par la polémique de Mignonnes. En effet, parmi les huit chroniqueuses, seulement Camille Hispard est pigiste et spécialiste de la culture. Ludivine Rétory, elle, est la seule spécialiste des médias et de l’afro-féminisme, et n’intervient cependant absolument pas à ce sujet. Aucune n’est professionnelle du cinéma, sociologue, pédopsychologue, ou ne représente une association qui lutte contre les maltraitances infantiles. Ainsi, il parait par exemple difficile d’apporter une réelle expertise sur les risques encourus par les jeunes actrices de Mignonnes sans l’apport de professionnel·le·s formé·e·s aux conséquences des violences sexistes et sexuelles.

Les chroniqueuses semblent donc avoir été choisies pour ce qu’elles sont des femmes, et non des expertes des sujets traités. Le Haut Conseil à l’Égalité entre les femmes et les hommes (HCE) a d’ailleurs révélé les chiffres concernant la présence de femmes expertes sur les plateaux de télévision : « La parole d’autorité reste un monopole masculin : 83% des expert·e·s sollicité·e·s [à la télévision] sont des hommes; ils représentent 70% des sources d’information et 70% des porte-paroles. » (3)

En plus de ne pas être expertes dans ces domaines, chaque chroniqueuse se voit attribuer un pseudonyme réducteur et misogyne, faisant maladroitement référence aux concours de beauté féminins : “Miss Kina de l’Amour”, “Miss Quinoa”, “Miss Beauty », “Miss Passion”… Ces surnoms participent donc déjà de la disqualification des intervenantes vis-à-vis du débat. La posture de mise en échec dans laquelle les chroniqueuses sont d’emblée placées concourt déjà au discrédit du débat. Difficile, donc, de considérer la légitimité de ce débat si les interlocutrices elles-mêmes sont déconsidérées. L’arène publique du discours est ici dépassée par une dimension qui échappe à la polémique. Ce constat nous conduit de fait à interroger la démarche politique de production sous-jacente. En effet, en faisant le choix de chroniqueuses non-expertes, la production semble porter largement préjudice à la dimension politique de la polémique. Nous pouvons par ailleurs légitimement nous interroger sur le manque de considération qui sous-tend ce procédé. Partant de ce constat, il serait tout autant pertinent de questionner la considération qui serait accordée à une équipe d’experts dans un contexte similaire. Cette dimension politique sexiste englobant la délibération publique n’est pas sans rappeler l’éviction de la sphère politique publique dont les femmes étaient victimes dès son origine : 

« L’exclusion des femmes est un élément constitutif de la sphère publique politique, au sens où celle-ci n’était pas seulement dominée par les hommes de façon contingente mais déterminée, dans sa structure et son rapport à la sphère privée, selon un critère sexuel. De façon différente de l’exclusion des hommes défavorisés, celle des femmes joue un rôle constitutif dans la formation des structures de la sphère publique. »(4)

Cette dimension politique d’exclusion des femmes de la sphère publique —mise en perspective ici par la constitution non-mixte choisie par la production— n’est pas sans rappeler l’interrogation que soulevait Nancy Fraser, à savoir si « une éventuelle soumission de la problématique du genre à la logique marchande ou à l’administration publique favoriserait la libération de la femme. »(5) L’hypothèse ici serait celle d’une volonté éditoriale de discréditer les chroniqueuses du débat politique. En effet, celles-ci, parce que non spécialistes, nous l’avons vu, ne peuvent pas apporter de contenu scientifique propice au débat.Ainsi, le manque de diversité d’opinion se fait ressentir et les émotions personnelles des invitées prennent le dessus sur les approches scientifiques attendues. Les intervenantes n’évoquent pas réellement l’éducation par les arts, la liberté d’expression ou encore la pédo-pornocriminalité.

Une présentation des enjeux orientée

Aussi, considérant l’amateurisme de la discussion induit par le choix des intervenantes, il est intéressant d’interroger les éléments donnés aux chroniqueuses ainsi qu’au public dans le but de mieux comprendre la polémique. Les sources citées afin d’englober les grands enjeux sont les suivantes : 120% NEWS – BFMTV (14 septembre 2020), 120% net, quelques unes de magazines non cités, Culture Médias – Europe 1 (14 octobre 2020). La présentation vidéo s’ouvre avec l’annonce de l’appel au boycott de la plateforme Netflix (200 000 tweets #CancelNetflix). La voix off du magnéto présente donc les principaux arguments des détracteurs du film, en prenant soin de le spécifier (« un film qui, selon ses détracteurs, sexualiserait les enfants »). Le choix des tweets cités dans les extraits de 120% NEWS sont exclusivement ceux d’argumentaires critiques du film (« #CancelNetflix parce que sexualiser des enfants de 11 ans pour en faire un film interdit aux moins de 18 ans nourrit clairement la pédophilie. » 120% News – BFMTV). Notons que durant ce magnéto, une fenêtre en bas à gauche  de l’écran donne en plus à voir les réactions des chroniqueuses en direct. Ce procédé constitue donc un élément supplémentaire dans l’orientation du débat. Par l’usage de ce dispositif audiovisuel, la chaîne semble donner à voir une première position vis-à-vis de la polémique; position qui semble a priori être partagée par toutes les femmes présentes sur le plateau. Le parti-pris de cette présentation semble donc d’ores et déjà assimilé à celui d’une défense du film de Maïmouna Doucouré. Les affiches française et américaine sont présentées aux spectatrices et spectateurs, leur laissant ainsi saisir l’origine de la polémique. Est également présenté l’enjeu électoral aux État-Unis : tandis que la course à la Maison Blanche bat son plein, les élus républicains « ont même profité de cette polémique pour glaner quelques électeurs supplémentaires. » (Culture Médias – Europe 1)

Enfin, l’usage d’un extrait de communiqué de Roselyne Bachelot (du 19 septembre 2020) vient ici appuyer la prise de parti, usant de la parole politique comme d’un argument d’autorité. Les propos et le soutien de la ministre de la culture à l’égard du film sont d’ailleurs salués par les chroniqueuses durant l’émission. 

Par l’usage de ce dispositif audiovisuel, la chaîne semble donner à voir une première position vis-à-vis de la polémique; position qui semble a priori être partagée par les femmes présentes sur le plateau. Le parti-pris de cette présentation est donc d’ores et déjà assimilé à celui d’une défense du film de Maïmouna Doucouré.

Twitter : un espace de débat stérile à l’image de l’émission

L’analyse du dispositif audiovisuel couplée à celui du dispositif numérique permet de révéler les imperfections de l’émission. En effet, la promotion de celle-ci se fait notamment par le biais des  comptes Twitter @TPMP et @TPMPElles, qui interrogent les internautes :

Capture d’écran du compte twitter @TPMP

Que doivent comprendre les internautes ? Doivent-elles et ils comprendre le sujet de la polémique ? S’agit-il de comprendre pourquoi  il y a polémique ? La question posée est maladroite. Pourtant, 1540 twittos y répondent (38,4 % répondent «OUI» contre 61,6 % «NON»). Par cette interrogation sur Twitter, l’émission se préoccupait-elle davantage d’élargir son audience ou de comprendre l’opinion publique ? De fait, «Comprenez-vous ?» ne signifie pas «exprimez-vous !»

Le compte @TPMP tweet une seconde fois à 21h07

Malgré le sondage auprès des internautes, le « grand débat » présenté ne prend pas en compte les contributions Twitter. Pourtant, l’on pourrait penser que la « participation du public à ces espaces conversationnels est devenue essentielle à l’économie de ces différents médias en assurant la circulation entre leurs sphères et en pollinisant leurs audiences. » (Jehel, 2018). Cependant, la conception de l’émission TMPMElles ne choisit pas de s’approprier le dispositif numérique déployé sur Twitter. Il serait intéressant d’interroger les raisons d’un tel choix.

Nous l’avons vu, la présentation de la polémique proposée par le magnéto de TPMPElles, n’est qu’un exposé partiel du débat. Il en résulte que l’espace critique conversationnel permis par Twitter est lui aussi marqué par une présentation incomplète du débat. Les internautes ont également recourt à l’affect. L’analyse des réactions nous amène parfois à nous demander si certain·e·s tweetos ont vu le film. Très peu d’arguments sont apportés sur Twitter.

En effet, plusieurs arguments pourraient être pris en compte dans l’élaboration d’une pensée critique autour du film Mignonnes. Parmi les problématiques qui ne figurent ni dans la présentation ni dans la discussion qui s’ensuit, certaines ont été soulevées sur Twitter. @Lereseaufem, réseau de femmes Afrodescentantes, présente un nouvel argument critique politique 

Capture d’écran du compte twitter @Lereseaufem

Cette remarque ne semble pas avoir de retentissement sur la plateforme, puisqu’elle n’est ni likée, ni retweetée. En outre, il n’est nullement fait référence à la dimension raciste soulevée par @Lereseaufem sur le plateau de TPMPElles. Cette dénonciation critique du film n’est donc pas évoquée durant l’émission; l’espace de discussion ne permettant pas d’échange entre les chroniqueuses et les Twittos. Il serait donc une nouvelle fois intéressant d’interroger les raisons pour lesquelles certains sujets frileux soulevés sur Twitter ne sont pas énoncés durant l’émission. 

L’argument le plus repris sur Twitter dénonce la captation cinématographique de scènes perçues par certain·e·s internautes comme choquantes. @marcouille est  l’un des premiers à réagir à ce sujet sur Twitter :

Tweet recrée de @marcouille après suppression

L’on constate qu’aucun argument n’est apporté au débat ici. L’internaute décide d’exprimer son impression personnelle au sujet du film. Il est ici impossible de déterminer si cet internaute a visionné le film, puisque la scène de twerk évoquée figure dans le magnéto en ouverture de séquence. L’usage du registre familier ici témoigne d’une certaine violence à l’égard de ce que l’on suppose être l’équipe du film (nommée ici par ils). @AnthonyBouc974 présente le même avis à ce sujet : 

Capture d’écran du compte twitter @AnthonyBouc974

L’absence de ponctuation dans la terminologie laisse deviner l’empressement avec lequel certains internautes réagissent à la question posée par le compte Twitter de l’émission. L’on constate que rares sont les commentaires qui se répondent. Les participations sont davantage de l’ordre d’une participation à la conversation ouverte sur Twitter, constituant pour elles et eux « un véritable engagement personnel » (Jehel, 2018). La prise de parole dans la sphère publique (considérant celle-ci dans son acception habermassienne, incarnée par Twitter) représente ici l’importance pour les internautes d’apporter une opinion personnelle sur ce qui se joue dans la sphère publique et d’ainsi « inscrire sa trace » (op cit). @pampam_93 rejoint donc également la position critique d’@AnthonyBouc974 :

Capture d’écran du compte twitter @pampam_93

Aussi, au regard de ces premières réactions sur le fil Twitter de l’émission, l’on constate d’emblée une division entre les partis-pris sur le plateau et sur Twitter. Le tweet de @pampam_93 est le premier à mentionner la dimension pédocriminelle du débat, en dénonçant une « ouverture à la pédophilie. » En revanche, bien que les internautes disposent de 280 caractères, les prises de position excèdent rarement 280 caractères(6)

Capture d’écran du compte twitter @RolandRvanessa

On constate donc que les tweets comportant le plus grand nombre de caractères ne sont pas ceux qui emportent le plus l’adhésion des internautes. Bien que @RolandRvanessa n’apporte pas ici d’argument au débat, celle-ci propose néanmoins de tempérer les réactions. Il est néanmoins difficile ici de déterminer à qui s’adresse @RolandRvanessa lorsqu’elle référence aux « affaires pédophiles » et aux « agressions quelles qu’elles soient avec des comportements provocateurs ». Parmi les twittos critiques du film, @CharlesCohu est l’un des plus actifs. Cet internaute publie 5 commentaires, s’inscrivant ainsi dans le seul espace d’échange ouvert le lendemain de l’émission (comptabilisant quatorze commentaires dans le fil de réponse) :

Capture d’écran du compte twitter @CharlesCohu

Malgré tout, rares sont les commentaires qui se répondent et alimentent le débat sur Twitter. Ainsi, les participations semblent en effet être davantage de l’ordre de la « participation à la conversation ouverte sur Twitter [constituant] pour les internautes un véritable engagement personnel. » (Jehel, 2018). La prise de parole dans la sphère publique (considérant celle-ci dans sa définition habernassienne, et incarnée ici par Twitter) représente ici l’importance pour les internautes d’apporter une opinion personnelle sur ce qui se joue dans la sphère publique et d’ainsi, comme le définie Sophie Jehel d’ « inscrire sa trace ». Les interventions reste imperméables les unes aux autres. 

L’analyse du dispositif audiovisuel couplé au dispositif numérique nous permet donc d’affirmer que ces dispositifs ne prennent pas en compte les contributions extérieures au plateau, malgré le sondage posté sur Twitter avant l’émission et les quelques réactions d’internautes.

Malgré cela, et à l’instar de ce que décrivait Habermas à propos des cafés bourgeois du XVIIIème siècle, les espaces de discussions contemporains par le biais des plateformes en ligne sont a priori autant d’espaces de contre-pouvoir qui ne s’expriment donc que très faiblement ici.

TPMP Elles, un réel engagement politique ?

Les réactions au hashtag #TPMPElles sont finalement surtout destinés à la critique du format de l’émission, plus qu’à celle du contenu. L’émission semble incomprise des spectateurs, qui lui reprochent un caractère trop « féministe ». Il semblerait que le public qui s’exprime sur Twitter soit le public de TPMP —plusieurs fois signalée au CSA pour harcèlement et violences sexistes et sexuelles sur plateau. Dès lors, puisque Cyril Hanouna ne se présente pas d’ordinaire comme un grand défenseur des droits des femmes, l’on peut s’interroger sur l’objectif à l’origine d’une production 100% féminine : est-ce un réel engagement de la part du producteur ou intérêt personnel de celui-ci ? 


(1) Dans cet article, nous choisissons de parler de « pédocriminalité », et non de « pédophile », par souci de rigueur et de justesse terminologiques.

(2) HABERMAS, Jürgen. L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, réed. 1988

 (3) HAUT CONSEIL À L’ÉGALITÉ (2019), Avis La loi sur l’audiovisuel ne doit pas oublier les femmes, 2 décembre 2019. Consulté en ligne le 20 novembre 2020 <https://haut-conseil-egalite.gouv.fr/IMG/pdf/avis_hce_sur_loi_audiovisuel.pdf>

(4)  HABERMAS, Jürgen. L’espace public. Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la sphère bourgeoise, Paris, ed. Payot (1ère édition, 1961), 1993,  p.VIII

(5)  FRASER, Nancy. « Repenser l’espace public : une contribution à la critique de la démocratie réellement existante », dans : Emmanuel Renault éd., Où en est la théorie critique ? Paris, La Découverte, « Recherches », 2003, p. 103-134

(6)  Le tweet le plus court comportant 11 caractères, le plus long 261, la moyenne du nombre de caractères est de 86,5 caractères par tweet.

Bibliographie :

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