La récente et très médiatisée confrontation entre Sandrine Rousseau et Christine Angot, nous a poussé à nous poser une question simple : y a-t-il une différence de traitement entre les écrivains et les écrivaines dans l’émission On n’est pas Couché présenté par Laurent Ruquier ?

Pour répondre à cette question, nous avons commencé par observer la présence quantitative des écrivaines dans le talkshow sur deux mois : de janvier 2017 à février 2017, soit juste avant le début des élections présidentielles. La différence de proportion est frappante : sur huit émissions, une ne comprend aucun membre féminin et dans l’émission que nous avons choisi, seulement trois écrivaines sont présentées : Mazarine Pingeot, Claude Sarraute et Nina Léger.  Il apparait une sorte de « numerus clausus » des personnalités féminines au sein de cette émission.

En visionnant tous les extraits des autrices intervenantes, l’un d’entre eux a particulièrement attiré notre attention et nous a paru être un cas idéal à étudier pour tenter de répondre à notre question.

Le 21 janvier 2017, Nina Léger, jeune écrivaine, est invitée pour  défendre son second livre, « Mise en Pièce ». Le sujet est déjà sensible, il parle de la sexualité d’une femme passionnée par la physionomie des sexes masculins. Sexes qu’elle observe, scrute et conserve dans ce qu’elle appelle un « palais des mémoires ». Sa passion la mène donc à côtoyer un  grand nombre d’hommes, ce de manière très intime.

Ce dernier point semble être délicat à traiter pour le présentateur Laurent Ruquier, on observe par ailleurs lors de la première présentation du roman en quelques mots de l’autrice, des marques de stigmatisation envers la sexualisation des femmes.

En effet, au gré de ses dires, Nina Léger livre un roman traversé par un certain militantisme paraissant résolument féministe. Elle refuse par exemple le terme « nymphomane », parle de la fragmentation du corps féminin dans la publicité. Il va s’en dire, que ce sujet, qui rarement abordé à la télévision,  semble être vecteur de débat.

Pourtant, cette séquence de télévision n’illustre que des scènes d’infantilisation de l’autrice. On se demandera si cette infantilisation, appuyée par un montage qui va dans ce sens, est dû uniquement à son jeune âge (28 ans lors de l’émission) ou à sa seule condition de femme, ou encore si ces deux états de faits ont pesé avec complémentarité dans le traitement auquel Nina Léger a pu bénéficié. Par l’infantilisation de l’intervenante, nous assistons dans ces séquences à une dégradation du débat public. La question étant de savoir si son traitement durant cette émission résulte du fait que l’autrice est jeune et, ou de son statut féminin ou seulement d’une volonté mercantile de garder l’attention du spectateur active en coupant la parole, en coupant l’image ?

Pour y répondre, nous nous baserons sur tous les passages de Nina Léger à l’écran, au nombre de quatre : sa présentation par Laurent Ruquier, sa première prise de parole, le résumé de son livre par l’animateur principal, sa seconde prise de parole face à la critique des deux chroniqueurs Christine Angot et Yann Moix.

L’attitude des chroniqueurs face à Nina Léger, l’infantilisation

Pour ce qui est de l’infantilisation, tout commence dès la première présentation faite sur Nina Léger. Très rapidement, on assiste à un étiquetage de l’autrice par Laurent Ruquier qui ne cesse de souligner par des réflexions ponctuelles, son « jeune âge ». Il expose qu’elle est « jeune », que c’est « sa première émission ONPC », qu’elle n’a écrit « que deux livres ». Puis Laurent Ruquier tient les propos suivants en s’adressant à Pascal Demolon, un habitué du talkshow : « J‘ai mis Nina à côté de vous, vous êtes un habitué, comme ça vous pourrez lui tenir la main. ».

Il joue également sur l’inquiétude qu’elle doit avoir lorsqu’il évoque la future confrontation qu’elle aura avec Yann Moix, il lui demande « si elle n’a pas peur. » Lorsqu’elle répond, il répète ses propos avec une voix conciliante et douce et lorsqu’il s’adresse à elle ou qu’il l’évoque, il se permet de l’appeler par son prénom. La comparaison est visible puisqu’il ne se le permet qu’avec les habitués de l’émission comme M. Demolon, Claude Sarraute et/ou ses chroniqueurs.  Lorsqu’il accueille de nouveaux invités comme Thierry Frémaux, ce dernier a le droit à une formule plus soutenue et formelle de « Monsieur Frémaux ».

Tout au long du programme, Nina Léger se verra caractériser par l’évocation de son jeune âge. Même lors de la critique très négative que fait Yann Moix de son livre, ce dernier s’excuse : « je n’ai rien contre vous (…) vous êtes une jeune autrice (…) une personne aimable… »

Cela peut donner l’impression d’un traitement de faveur, traitement de faveur qui étouffe le débat puisque Laurent Ruquier se fait une mission de protéger l’écrivaine, lui coupant parfois la parole : « vous inquiétez pas Nina, nous on a aimé, ça fait quand même deux sur trois. »

Lorsque son intervention est terminée, Nina Léger ne peut qu’exprimer son soulagement : « C’est bon, c’est fini ? » glisse-t-elle à la fin de sa dernière intervention, hors caméra. Son agacement est d’autant plus visible dans sa gestuelle et son sourire figé, voir presque crispé. On pense ici aux Tyrannies de l’Intimité de Richard Sennett (1975), Nina Léger veut (doit) garder la face face à ces caméras qui la scrutent et assistent à un traitement de faveur qui paraît souvent étouffer le débat.

Alors qu’elle trahit parfois son agacement (notamment lorsqu’on lui offre le Guide du Routard des MST), elle ne peut lui laisser libre court devant respecter les règles du jeu, de l’émission,  du « débat » dans la bonne humeur …

– Vers un traitement de faveur. Les motifs exprimés et observés

Lors de cette séquence télévisuelle, il peut sembler aux spectateurs qu’ils assistent à un traitement de faveur de l’invité. Comme mentionné plus haut, Laurent Ruquier la protège lors de l’intervention de Yann Moix. Lui-même s’excuse pour sa mauvaise critique : « Je n’ai rien contre vous. » Répète-t-il.

Alors que Nina Léger lui répond en le « clashant » sévèrement, il veut répondre mais Laurent Ruquier intervient : « on peut lui laisser le dernier mot, non ? »

Ce traitement de faveur semble être justifié par les trois chroniqueurs en raison de sa jeunesse, mais on peut se demander si ce n’est pas également dû à son statut de femme.

On peut également remarquer que les questions qu’on lui pose sur son livre n’en sont pas vraiment, on assiste plus à des affirmations qu’elle affirme à son tour. C’est elle-même qui doit sortir de l’étrange rituel, elle prend la décision de prendre la parole et d’expliquer sans qu’on lui pose la question, les intentions de son ouvrage.

– Le discours de Nina Léger, audible ?

La question se pose dès le début de l’émission. Il est intéressant de remarquer que c’est elle qui force la parole pour développer les intentions subtiles qui se cachent derrière son roman « Mise en Pièce ». Elle dit y vouloir effacer le corps féminin au profit du corps masculin, trop rarement évoqué. Alors que la femme voit régulièrement son corps être fragmenté par la publicité, il dénonce qu’il est en parallèle très rare que cela arrive à la gente masculine. Elle voulait également dé-diaboliser la sexualité féminine, lui porter un regard sans jugement, mettre à mal le terme « nymphomane ». Des causes, en somme, très féministes.

Malheureusement, son appel au débat ne trouve néanmoins point de réponse et laisse place à  un présentateur imposant qui récupère la parole, la coupe et insiste sur son talent pour décrire les rues et le métro. « On croirait y être », dit-il.

– Un traitement misogyne ?

Pourquoi penser que Nina Léger a subi un traitement misogyne pendant son passage à ONPC ?  Le premier indicateur est celui développé plus haut, l’infantilisation qu’elle a subi. L’infantilisation des femmes est un problème récurrent dans les médias. Pour citer le plus récent exemple et rester dans l’émission ONPC, on peut mettre ce propos en rapport avec l’intervention de Sandrine Rousseau où Yann Moix lui explique que ses talents d’écrivaine sont moindres, qu’il n’a pas ressenti d’émotions lorsqu’il a lu la « scène » consacrée à l’agression sexuelle que cette dernière a vécu, décrite dans son livre Parler.

Le deuxième argument qu’il faut évoquer, c’est la gêne autour du sujet qu’elle aborde dans son livre : la sexualité féminine. D’abord, lorsque Laurent Ruquier résume le roman et parle du personnage principal qui collectionne mentalement des pénis en « provoquant des hommes » comme le répète plusieurs fois M. Ruquier (le terme « provoquer » est déjà problématique puisque péjoratif), il n’utilise pas le pronom « elle » mais « vous » (en référence à Nina Léger). Lorsqu’il s’en rend compte, il se reprend et s’excuse presque : « enfin, pas vous, votre héroïne Jeanne, vous, vous ne faîtes pas ça, j’en suis sûr. Enfin vous ne me le direz pas ici. » Ici la vie sexuelle de l’héroïne du roman devient un sujet de honte, quelque chose à cacher. Il y a un réel jugement de valeur sous-entendu derrière les excuses du chroniqueur lorsqu’il la confond avec le personnage décrit par le roman.

On peut même se demander si ce lapsus n’est pas volontaire de la part du présentateur s’inscrivant dans un comique linéaire, répétitif, déguisant une tentative de provocation ou de déstabilisation de son invité. Si c’est le cas ici, il sous-entend que la sexualité féminine peut-être un sujet de moqueries. Ironiquement, cette manière de traiter le thème est en totale contradiction avec les intentions que l’écrivaine a insufflé dans son livre : la décomplexion de la sexualité féminine.

Puis, finalement, lorsqu’arrive le moment d’ouvrir des cadeaux (animation traditionnelle dans l’émission à cette période), Mme. Léger se voit offrir un guide du routard sur les MST.  Une autre infantilisation mais aussi une illustration réductrice de son ouvrage. Cela ne lui plait pas, mais sa réaction n’a visiblement pas été gardée au montage, on observe une coupe.

Le montage ne l’avantage pas non plus et pourrait être un troisième marqueur d’un traitement misogyne. Souvent, lorsqu’elle parle de son livre, elle est montrée en contre-plongée surplombée par un grand écran où sont projetés les visages fermés des chroniqueurs. Lorsqu’elle parle, l’image la fait disparaître et montre le sourire bienveillant de Thierry Frémaux, de M. Demolon, etc. Lorsqu’elle parle de la fragmentation du corps féminin, la caméra se pose en gros plan sur ses mains jointes, serrées, qui paraissent agitées par le trac, comme une illustration involontaire de son propos.

Il faut néanmoins nuancer tous nos constats.

En regardant plusieurs émissions, nous nous sommes rendus compte que les cuts réguliers et rapprochés sont monnaie courante dans ONPC. L’émission, telle qu’elle est diffusée est presque sur-cutée, comme pour attirer l’attention de l’oeil du spectateur. En effet, l’oeil humain contemporain étant soumis à des milliers d’images par jour, cette pléthore d’images devient importante pour conserver l’attention du regard tel qu’il est formaté aujourd’hui. Benjamin, dans l’Oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité, 1955, évoquait déjà ce problème, la perte de l’aura particulière qu’avait l’image avant l’arrivé des moyens techniques permettant sa reproduction infinie.

Le sur-cutage (le plan et la composition de l’image) peut donc être seulement un moyen pour garder le spectateur moderne attentif. Il ne serait alors pas un choix inconsciemment misogyne mais un choix consciemment mercantile ayant pour but de captiver l’audimat.

De plus, Nina Léger parle très lentement et évoque des notions loin d’être évidentes : rien qui ne soit très vendeur pour les logiques actuelles de la télévision. Cela peut expliquer pourquoi Laurent Ruquier la coupe ou parle à sa place, pour garder le rythme dynamique de l’émission, bien que cela dégrade significativement le débat.

Prolongement de l’article, un débat restauré sur twitter ?  : ICI

BIBLIOGRAPHIE :

Sylvie Thiéblemont-Dollet, Ni putes, ni soumise : émergence et politisation d’un mouvement de femme dans l’espace public, Espace politique féminin (p 105-120), 2005

Maud Vincent, La dégradation du débat public : le forum de l’émission « On ne peut pas Plaire à Tout le Monde », Hermès 47, (p. 99 – 106), 2007

Richard Sennett, Tyrannies de L’intimité, 1975

Walter Benjamin, L’oeuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité, 1955