Place & limites du débat politique dans l’espace public médiatique

Le 15 octobre 2019, l’Assemblée Nationale vote en faveur de la loi sur la bioéthique c’est-à-dire, l’ouverture de la procréation médicale assistée (PMA) aux couples de femmes et aux femmes célibataires. Avant cela, la pratique était seulement réservée aux couples hétérosexuels infertiles ou souffrant d’une maladie grave les empêchant d’avoir un enfant. Cette décision, s’inscrit dans une société en pleine mouvance après le choc du mouvement #MeToo qui a permis une libération de la parole chez les femmes et une prise de conscience des inégalités auxquels font face ces dernières au quotidien. Comme pour la loi sur le mariage pour tous en 2013, la décision de l’Assemblée Nationale précède une série de manifestations dans les rues et de débats dans les médias. On n’est pas couché ne fait pas exception. 

On n’est pas couché (ONCP), émission entre talk-show et infotainment, est bien connue dans le paysage audiovisuel français, après 13 ans de diffusion sur France 2. Rendue connue par ses chroniqueurs corrosifs, tel que Eric Zemmour ou encore Christine Angot, et ses débats hostiles donnant souvent lieu à des “clashs” médiatisés, l’émission change de positionnement en 2019. Laurent Ruquier, le présentateur et co-producteur déclare en juin : “ONPC va essayer de prendre le contre-pied, avec un état d’esprit plus positif et bienveillant, tout en restant critique. On essaiera au contraire de démonter les buzz et les fausses polémiques”. 

C’est ainsi lors de l’émission diffusée le samedi 21 septembre 2019, que le sujet de la PMA est abordé. On n’est pas couché reçoit alors pour invités Théo Curin, nageur médaillé handisport, Lorànt Deutsch et Victoria Mas auteur et autrice pour leur nouveaux livres respectifs, Gérard Darmon, acteur venu présenter son nouveau film et enfin François-Xavier Bellamy, député européen, conseiller municipal de Versailles. Ce dernier est l’invité politique de la soirée. Il revient dans un premier temps sur les actualités politiques des Républicains, son parti politique, avec les chroniqueuses Adèle Van Reeth, philosophe et productrice de radio et Valérie Trierweiler, journaliste. Cependant, la discussion s’oriente rapidement vers la PMA et la loi sur la bioéthique après que Adèle Van Reeth cite le titre d’un entretien de François-Xavier Bellamy survenu le week-end précédent : “La PMA pour toutes sera notre malédiction”. Le débat est lancé et oppose alors le député européen, visiblement contre la PMA, à l’ensemble des personnes présentes sur le plateau qui la défendent. 

Ce débat nous invite donc à repenser la place du débat et de la politique dans l’espace médiatique. Malgré cet espace, on peut également s’interroger sur la fonction même du débat : est-il possible ici de parler d’un débat pertinent et abouti  ? 

Il est avant tout important de noter que On n’est pas couché est un espace public médiatique particulier. En effet, l’émission est marquée par des codes spécifiques et des signes distinctifs. Pour commencer, l’invité politique attend en coulisse d’être annoncé avant de rentrer lui-même sur le plateau et de s’asseoir dans un fauteuil placé juste en face des chroniqueurs à qui il devra répondre. Les autres invités sont installés sur une deuxième table proche tandis que le public est disposé tout autour du plateau. Cet agencement place donc l’invité au centre d’un cercle d’“opposants” et/ou d’”alliés”, avec lesquels s’instaure un débat. Cela ne peut que nous rappeler les arènes de la Grèce Antique où étaient prises les décisions publiques et politiques. Ces arènes mêlaient alors hauts personnages politiques et simples citoyens de la cité : tous les points de vues et opinions s’affrontaient, et la rhétorique y était à l’honneur. On n’est pas couché conserve, d’une part ce caractère participatif car les invités sont libres de participer s’ils le souhaitent ou d’applaudir dans le cas du public, et d’autre part de diversité d’origines sociales. Il est évident que l’émission met un point d’honneur à convier des personnalités de toutes opinions, de tous bords et de tous domaines. Chaque semaine, la sélection se compose en effet d’un échantillon varié, l’émission du samedi 21 septembre n’étant qu’un exemple parmi tant d’autres. Ainsi, On n’est pas couché est un espace public particulier au travers de sa mise en scène, de son soucis d’une représentation diversifiée de la société et de sa liberté de prises de parole.

Ces caractéristiques sont également représentatives de la place prépondérante que prend la politique au sein de l’espace public, qu’est ici On n’est pas couché. François-Xavier Bellamy se tient au milieu d’invités de milieux divers afin de discuter d’un thème sociétal et politique qui touche désormais l’ensemble de la société. Cela ne peut nous renvoyer qu’à Habermas qui affirme que l’espace public et la politique sont indissociables, se façonnent l’un l’autre. L’espace public se créé à partir de réflexions et de discussions elles-mêmes vecteurs de changements politiques. Un propos corroboré par le député européen : “Le paysage politique a perdu ce rapport aux idées, caché derrière une simple maxime de pragmatisme”, déclare François-Xavier Bellamy, mais en réalité la politique consiste précisément à organiser ce doute. Ce qu’on fait ensemble ce soir, ce qu’on va faire ensemble ce soir. Parler ensemble de “où voulons nous aller ?” […] La politique commence quand on se pose ensemble la question de savoir où on va et quand on organise le débat parce qu’il faut permettre que le doute soit partagé.” Et c’est grâce à cet espace public que François-Xavier Bellamy va défendre ses idées et montrer la direction de ses projets. Au cours de l’émission, il est le seul contre la PMA. Il se confronte donc à un avis majoritairement autre que le sien sur le sujet. Cela ne signifie pas que l’un des partis est en tort, simplement qu’une décision politique et une réflexion ne peut être faite qu’en se confrontant aux autres. Le fait qu’il soit en minorité sur le plateau ne veut pas non plus dire que son rôle est moindre. Au contraire, il alimente le débat en représentant un avis partagé par d’autres personnes en dehors de l’émission ou par des téléspectateurs.    
On n’est pas couché apparaît comme le médiateur entre politique et société, dans la continuité de la tradition habermassienne. Ce médiateur permet de rendre visible la politique et de faire réfléchir les citoyens, ici les téléspectateurs, sur la question de la PMA. Afin de pouvoir faire eux-même usage public de leur raison, ils doivent en premier lieu se forger leur propre opinion critique sur le sujet. Voilà pourquoi le débat et la confrontation dans l’espace public sont nécessaires pour, entre autre, faire évoluer les décisions politiques d’aujourd’hui. A noter que cela n’aboutit souvent pas par un vainqueur ou une décision unanime. 

Pour Étienne Tassin, “le caractère politique de l’espace public ne réside pas dans la production d’une décision collective légitime, mais dans le fait de la participation au débat, dans le fait que ce dont il s’agit a été discuté.” En résumé : l’aboutissement est la discussion en elle-même. Au vu du nouveau positionnement de On n’est pas couché depuis la rentrée 2019, on remarque que l’émission est dans une optique de discussion et non plus de querelle. Au lieu d’avoir un comportement hostile, Adèle Van Reeth et Valérie Trierweiler vont discuter de l’avis de François-Xavier Bellamy sur la PMA en décortiquant ses propos et en proposant des contre-arguments réfléchis. On pourrait donc croire que ce changement de ton serait propice à un débat constructif permettant le développement de la raison et de l’opinion critique auprès de ceux qui l’écoutent. Pourtant, nous sortons de ce débat encore plus confus qu’à son commencement et c’est l’invité qui en est la cause. Il n’est pas anodin que Laurent Ruquier ait commencé par présenter le député comme étant “agrégé de philosophie” au début de l’émission. Le fait est que,  François-Xavier Bellamy n’expose à aucun moment d’idées ou de points concrets et refuse de donner clairement son opinion, non seulement sur la PMA mais également l’IVG et le mariage pour tous. Adèle Van Reeth et Valérie Trierweiler vont de nombreuses fois l’appeler à clarifier son positionnement. 

1:23:26

Vous n’avez quand même toujours pas tout à fait répondu sur la question du débat et de la manifestation.

Laurent Ruquier

1:27:5

– Alors dites nous quelle est votre position ? Est-ce que, à titre personnel, vous êtes pour ou contre l’avortement ? Je voudrais que vous la disiez très clairement.

Valérie Trierweiler

1:29:05

Est-ce que vous étiez oui ou non dans les marches contre l’avortement ?

Laurent Ruquier

1:29:23

Moi j’ai pas bien compris exactement quelle était votre position ? Vous noyez un peu le débat.

Valérie Trierweiler

1:29:30

Vous ne l’assumez pas manifestement votre position !

Laurent Ruquier

1:39:20

Le problème c’est qu’à deux ou trois reprises nous avons été perdus en se disant “Mais il pense quoi alors ce brave monsieur ? Il pense quoi de ce problème ?” [applaudissement du public] Peut-être je peux me permettre de vous donner un conseil pour aller plus vite, c’est d’être clair ! Car là ça ne l’est pas pardonnez-moi. Il est anormal que Valérie et qu’Adèle vous demande à deux ou trois reprises “Mais quelle est votre position ?”

Gérard Darmon

Mais rien n’y fait, François-Xavier Bellamy se contente de contourner chaque questions en répondant au travers de références disparates allant de la philosophie avec Le principe de responsabilité d’Hans Jonas, au cinéma avec Bienvenue à Gattaca d’Andrew Niccol. Il va même jusqu’à citer Simone Veil pour s’opposer, sans jamais le dire vraiment, à l’IVG. François-Xavier Bellamy semble vouloir “endormir” les deux chroniqueuses en donnant des références précises dès qu’une nouvelle question lui est posé. Le député les utilisent-ils afin de donner l’impression que son opinion est fondée et valide ? Il n’est pas sans dire que celles-ci sont souvent sorties de leur contexte, mais trop précises pour que le grand public s’en rende compte à première vue. Les chroniqueuses vont donc régulièrement intervenir afin de remettre en contexte les phrases utilisées par l’invité.

1:25:20

– Vous dîtes à un moment dans votre livre [cf On se donne des nouvelles de V. Trierweiler] que vous n’êtes pas contre le progrès mais que beaucoup de choses qu’on a décrit comme un progrès se sont révélées, après coup, être en réalité, vous dites le mot, un fléau…

– Je cite le plastique. On est quand même loin des bébés !

François-Xavier Bellamy – Valérie Trierweiler

1:40

– Ma position c’est que ça nous ferait du bien aujourd’hui d’écouter Simone Weil [réfère à la phrase “Un avortement n’a rien d’anodin” de S. Weil]. Est-ce que c’est scandaleux de dire ça aujourd’hui ? Alors dans ce cas il devient très difficile de parler ensemble…

– Non parce que là vous citez une phrase de Simone Weil !

François-Xavier Bellamy – Adèle Van Reeth

D’autre part, François-Xavier Bellamy  risque d’exclure certains spectateurs qui n’auraient pas les connaissances spécifiques qu’il invoque. Le débat deviendrait donc inaccessible au grand public alors que l’émission est diffusée le samedi soir sur France 2. 

Gérard Darmon ne cache pas longtemps sa déception face à François-Xavier Bellamy et ne va pas manquer de lui faire remarquer son manque de clarté. Aux yeux de l’acteur, ce flou est entièrement volontaire. “Moi je préférerais nettement quelqu’un qui vient s’asseoir et qui dit “Moi je suis conservateur et voici mes idées : je n’aime pas ça, je suis contre ça, ce que j’ai dit je le maintiens” et après on discute ! Vous avez l’air d’aimer la discussion” déclare Gérard Darmon, soutenu par les applaudissements du public. 

Est-ce que l’acteur n’aurait pas relever ici le majeur problème de ce débat c’est-à-dire un invité imprécis et inconsistant dans son discours ? Que cherche le député en contournant ses questions et en s’abstenant de donner sa position ?  Est-ce réellement dû à un soucis de manichéisme de la part des autres intervenants comme le prétend François-Xavier Bellamy ? Ou a-t-il juste peur de s’avancer trop dans ses propos et de perdre ainsi l’approbation de l’opinion publique, faisant souffrir son image de tout nouveau député européen ? Toujours est-il qu’au cours des … minutes que dure ce débat, et malgré les nombreuses informations disséminées en son cours, rien de constructif n’en émane. Il n’y a ni apport dans la réflexion politique, ni critique de ce qui est établie. Voilà pourquoi on peut s’interroger sur la limite de ce qu’est un débat pertinent dans une logique de construction d’espace public.

Bibliographie

Étienne Tassin, “Les gloires ordinaires. Actualités du concept arendtien d’espace public.”, Cahier Sens Public, 2013/1 n° 15-16, pages 23 à 36.

Zineb Benrahhal Serghini et Céline Matuszak, « Lire ou relire Habermas : lectures croisées du modèle de l’espace public habermassien  », Études de communication [En ligne], 32 | 2009, mis en ligne le 01 juin 2011, consulté le 17 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/edc/868 ; DOI : 10.4000/edc.868 

Éric Dacheux, « Espace public et débat public. Réflexions sur le référendum européen », Mots. Les langages du politique [En ligne], 81 | 2006, mis en ligne le 01 juillet 2008, consulté le 17 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/mots/687 ; DOI : 10.4000/mots.687

Martine Paquette, « La production médiatique de l’espace public et sa médiation du politique », Communication [En ligne], vol. 20/1 | 2000, mis en ligne le 11 août 2016, consulté le 17 novembre 2019. URL : http://journals.openedition.org/communication/6425 ; DOI : 10.4000/communication.6425

2 commentaires Ajoutez le votre

  1. Issa dit :

    Je tiens d’abord à souligner votre bon travail concernant cet article, il est très intéressant et instructif. J’ai tout de même quelques remarques à vous soumettre.

    En premier lieu votre description du contexte et des invités est vraiment complète et permet de bien situer et de replacer le débat dans son contexte. Cependant une description plus poussée du présentateur Laurent ruquier et ses deux chroniqueuses aurait été la bienvenue afin d’évaluer la pertinence et la légitimité de ceux-ci.
    Mais à part cela, on retrouve dans votre article toutes les informations nécessaires à la mise en place du débat, c’est-à-dire la disposition du décor, où encore l’entrée spécifique de l’invité politique.
    Vous faites d’ailleurs référence à la Grèce antique pour justifier la disposition du plateau néanmoins au vu de votre description, c’est-à-dire: l’invité politique assis sur une chaise séparément des autres invités en face des deux chroniqueuses nous laisse plutôt à penser à un tribunal ou l’invité politique serait “l’accusé” et les chroniqueurs des “accusatrices”. De plus on apprend que L’invité vient défendre à première vue une opinion qu’il est seul à partager ce qui conforte cette idée de procès.
    Parlons à présent de l’analyse en elle-même, vous sous-entendez que l’émission “On n’est pas couchée” renvoi à ce que disait Habermas, que l’espace publique et politique sont indissociables. Je me permets de contester l’emploi de cette théorie, car bien que dans le cadre cette émission qui invite chaque semaine un nouvel invité politique, on peut voir un lien direct avec la politique, ce n’est pas le cas pour une grande partie des émissions de l’espace public de nos jours. C’est donc la théorie en elle-même qu’il faut utiliser avec précaution.
    Cependant, l’utilisation de l’auteur Etienne Tassin est plutôt pertinente pour décrire une émission comme ONPC, en effet Onpc n’est pas un lieu ou sera pris des décisions politiques, mais comme le dit Etienne Tassin un lieu où il y a débat notamment avec des personnalités politiques. À mon avis, il aurait été judicieux de faire aussi appel à des auteurs de l’information et des communications notamment Bourdieu dans “sur la télévision” plus précisément sur la « maîtrise des instruments de production » : des éléments tels que le respect du temps de parole, le choix du sujet, et l’autonomie de la pensée (le droit pour l’intellectuel de ne pas être interrompu dans le cheminement de sa réflexion), aurait permis d’apporter d’autres éléments constructifs afin d’apprécier la qualité du débat.
    Enfin, par rapport à votre problématique, l’invité politique, c’est-à-dire François Xavier Bellamy n’a pas vraiment joué le jeu du débat. Selon l’article L’invité n’a fait que “botté en touche” lorsqu’on lui demandait d’expliquer le fond de sa pensée. Mais je pense que c’est plus liée aux éléments de production et aux antécédents de l’émission. On ne peut pas généraliser le débat politique dans l’espace médiatique sur ce débat. L’émission On n’est pas couché et coutumier des débats politiques, et les invités ont certainement une certaine appréhension en y allant, la disposition du plateau ainsi que le caractère « accusateur » des invités face aux politiques n’encourage pas le débat dans la sphère médiatique.

    1. Julia dit :

      Avant toute chose, nous vous remercions pour votre retour sur notre article qui nous est très utile pour enrichir et poursuivre notre réflexion sur cette question du débat politique dans l’espace public.

      Dans un premier temps, vous dites qu’il aurait été pertinent d’avoir quelques informations supplémentaires concernant les chroniqueuses de l’émission ainsi que le présentateur, et nous reconnaissons qu’il est vrai qu’il aurait été intéressant d’avoir plus de précisions les concernant afin de mieux comprendre l’origine des positionnements de l’intégralité des acteurs impliqués dans le débat étudié. Patrick Charaudeau dit d’ailleurs dans son article Que vaut la parole d’un chroniqueur? que “pour pouvoir juger de l’importance des propos qui sont tenus dans l’espace public, à travers un média quelconque, il faut se demander qui est celui qui tient ces propos, quel est son statut et qu’est-ce qu’il représente. Car les mêmes propos tenus par un individu ne peuvent avoir le même poids ni produire le même effet selon que celui-ci est anonyme ou qu’il est identifiable. ” Nous souhaitons donc apporter quelques précisions:

      Tout d’abord, Laurent Ruquier, animateur de radio et de télévision est un homme bien connu sur la sphère publique française et d’autant plus auprès de l’audience d’ONPC puisqu’il en est le présentateur principal depuis 2006, et c’est de là qu’il tirerait principalement sa légitimité aux yeux du public. Le choix des deux chroniqueuses de l’émission ne semble pas hasardeux: Valérie Trierweiler est comme nous l’avions mentionné, journaliste politique, qui connaît donc bien ce domaine avec ses enjeux, ce qui fait d’elle une adversaire de taille pour nuancer les propos de l’invité politique de la soirée, François-Xavier Bellamy. Adèle Van Reeth, elle, est avant tout une philosophe et le fait qu’elle ait été invitée en même temps que Bellamy ne semble pas anodine non plus, puisqu’ils sont tous les deux issus du domaine de la philosophie.

      Ensuite, nous approuvons votre allusion à l’image d’un tribunal. C’est une interprétation qui est tout à fait justifiée d’autant plus que le regard souvent silencieux du public peut faire penser à une forme de pression, de jugement.
      D’ailleurs, c’est sans aucun doute cette ambiance tendue et l’exposition aux regard des autres (les chroniqueuses, le public présent ainsi que les téléspectateurs de l’émission à sa diffusion) qui pousse Bellamy à tenter de ne pas se placer dans des cases qui pourraient ensuite porter atteinte à sa réputation, comme le fait de se reconnaître conservateur de droite strictement contre la PMA.
      Certes, la réputation de cette émission pour avoir été la source de nombreux «clashs» très médiatisés entre invités politiques et chroniqueurs depuis ses débuts peut susciter une certaine appréhension et un certain stress pour tout invité — et surtout pour une personnalité qui se retrouve isolée par ses idées et opinions face à une majorité présente qui soutient un point de vue oppositionnel. Mais cela n’est-il pas une raison supplémentaire pour lui de s’y préparer d’avantage à l’avance avant son passage? D’anticiper les questions éventuelles?
      Il nous semble également pertinent de souligner que les personnalités politiques sont formées à la rhétorique, à la prise de parole en public, et sont souvent encadrés par des professionnels de la communication avant leurs apparitions publiques. De plus, dans notre étude de cas, Bellamy est un agrégé de philosophie (et cela est mis en avant à plusieurs reprises notamment lorsqu’il est introduit comme tel sur le plateau), c’est donc une personne une personne supposée capable d’organiser sa pensée de façon structurée et logique quelle que soit la situation.

      De même, nous sommes d’accord avec vous qu’il est nécessaire d’utiliser la théorie habermassienne avec précaution. Mais bien que nos propos ne peuvent pas s’étendre à la majorité des émissions de télévision françaises actuelles, ils n’en sont pas moins vrais pour le cas d’ONPC.

      Et finalement vous mentionnez les auteurs de communication tels que Pierre Bourdieu qui s’interroge sur la “maîtrise des éléments de production” dans son essai Sur La Télévision dont, comme vous l’avez mentionné dans votre réponse, “ des éléments tels que le respect du temps de parole, le choix du sujet, et l’autonomie de la pensée”.
      Effectivement, selon Bourdieu, il existerait des “débats faussement vrais”, dans lesquels le présentateur joue un rôle crucial puisqu’il “impose le sujet, impose la problématique (…) distribue la parole, il distribue les signes d’importance…”.
      Or dans le cas de notre émission d’ONPC, bien que le format de l’émission pose un cadre strict sur le format et la durée qui limite la discussion (chaque édition a la même durée et les temps de discussion consacrés à l’invité politique sont similaires) on ne peut pas réellement dire que les prises de paroles étaient guidées par Laurent Ruquier, qui avait tendance à s’effacer derrière les chroniqueuses. Les acteurs du débat rebondissent sur les propos des uns et des autres à la manière d’une conversation spontanée sans interruption du présentateur, la plupart du temps – c’est d’ailleurs l’effet que l’émission cherche à créer: à donner l’impression au spectateur d’être témoin d’un débat démocratique où les individus sont égaux et capable de s’exprimer librement, tel que le définit Hannah Arendt.
      Donc si L.Ruquier était censé être l’animateur principal du débat, il ne faisait que commenter les propos des acteurs du débat de manière relativement modérée bien qu’il ait semblé prendre parti pour les chroniqueuses: il assiste au débat au même titre que le public autour du plateau même si à leur différence, il dispose d’une voix plus forte: on le voit et l’entend simplement mieux. Donc, à part placer quelques commentaires “comiques” visant plus à détendre l’atmosphère entre les réels acteurs de la discussion, ou à, au contraire, les provoquer pour plus de spectaculaire, il ne semble en aucun cas guider le débat qui se poursuit devant lui. Mais le problème est tel qu’en tant que spectateurs nous avons, comme mentionné dans l’article, l’impression que le débat n’a pas de réel aboutissement, qu’il est confus car personne ne semble le guider justement.

      De là, nous pouvons bien évidemment nous poser des questions sur l’organisation de ce débat et plus généralement de l’émission (et de son format). Comme par exemple, nous demander si malgré une apparente volonté de créer un débat démocratique, l’émission ne serait-elle pas plus une mise en scène visant à générer du spectacle et du divertissement pour son audience?

      Julia Lee,
      Jeanne Machet,
      Elise Ronzon.

      BIBLIOGRAPHIE
      ARENDT Hannah, Condition de l’homme moderne, Calmann-Lévy Pocket, 1983
      BOURDIEU Pierre, Sur la Télevision, Editions Raisons d’Agir, mai 2008
      CHARAUDEAU Patrick, Que vaut la parole d’un chroniqueur à la télévision ?, L’affaire Zemmour, comme symptôme d’une dérive de la parole médiatique, dans Réseaux 2011/6 (n° 170), pages 135 à 161

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