Le 11 novembre 2017, l’émission « Salut les terriens ! », animée par Thierry Ardisson invite le Youtubeur Squeezie, principalement connu pour ses vidéos sur les jeux vidéo. S’en suit un face-à-face qui rend compte d’une incompréhension notable entre l’animateur et le Youtubeur et qui suscitera beaucoup de réactions sur internet, notamment sur le réseau social Twitter. C’est le choc entre deux positions représentant deux générations, deux « cultures »: tout d’abord celle de Thierry Ardisson qui représente le média de la télévision avec une audience d’en moyenne cinquante ans, peu au faits des codes et des pratiques sur les réseaux sociaux. Et ensuite, celle de Squeezie, suivi par les millennials, adeptes de Youtube et très présents sur internet et les réseaux sociaux. C’est autour de ce choc des générations que nous orienterons notre réflexion. Alors que l’arrivée des TIC ont complètement révolutionné le paysage médiatique français à  partir des années 1980 avec une vitesse surprenante et jamais vue, on ne peut que se questionner sur l’opposition de ces deux générations. Il s’agit ici de voir comment les internautes se sont appropriés Twitter pour s’exprimer et quelles sont les limites de cette plateforme. Twitter, au centre des débats et des questionnements sur l’espace public est représentatif de cette révolution que nous souhaitons étudier. Alors en quoi Twitter est-il révélateur d’un choc des générations en France . 

          Le débat sur twitter au service d’une fracture générationnelle ?

Pour commencer, il semble important de s’interroger sur l’objet analysé, à savoir Twitter. Dans Comment articuler analyses des réseaux et discours sur Twitter, Nikos Smyrnaios et Pierre Ratinaud rappellent que Twitter est une plateforme de diffusion publique, dont les contenus sont également (quasiment) tous publics. Ce sont les publications de ses usagers qui participent à l’animation du site. Twitter se révèle alors être un terrain d’étude adapté aux recherches sur l’espace public qu’est internet, ainsi que sur la manière dont s’articule le débat au sein de ce même espace.

Cependant, il semble peu évident d’établir des généralités à partir des observations effectuées sur Twitter. Difficile de constituer des échantillons, d’identifier des tendances.

Et pour cause. La visibilité de certains usagers peut être augmentée grâce aux algorithmes et aux hashtags, ce qui complique le recensement des tweets ainsi que l’évaluation des tendances. De surcroît, tout le monde ne possède pas un compte Twitter. Selon le dernier rapport Médiamétrie, publié en mai 2017, 21,8 millions de français utilisent Twitter mensuellement. Les jeunes sont surreprésentés, puisque la moitié des internautes ont entre 25 et 49 ans, les catégories socio-professionnelles favorisées représentant 34% du total d’utilisateurs.

En parallèle, l’âge moyen des téléspectateurs est d’environ 50 ans. Quant au débat télévisé dont il est question, certaines personnes précisent sur Twitter qu’elles l’ont regardé car Squeezie était présent. Elles ne suivent pas l’émission mais le parcours de leur leader. Notons que le fait-même de se justifier quant au choix d’allumer son téléviseur est révélateur de préférences en matière de consommation des TIC. Les jeunes regardent en effet beaucoup moins la télévision que leurs parents, qui seraient – selon le chercheur Marc Prensky – des « migrants » du numérique et dont on constate un illectronisme de leur part : une incapacité (relative) à comprendre et à utiliser les plateformes numériques.

Au vu de ces constatations, il paraît évident que les éléments analysés sur Twitter ne correspondront ni à une majorité, ni au plus grand nombre. De plus, si la majorité (nous irons même jusqu’à dire : la quasi-totalité) des personnes ayant tweeté au sujet de l’émission a soutenu la cause de Squeezie, c’est parce qu’elle fait partie de sa génération. En tant que « native » (Prensky) du numérique, cette génération possède ses propres codes et s’entraide, au détriment d’un lien social inter-générationnel déchiré, accentué par ces nouvelles pratiques. Par conséquent, le débat instauré sur Twitter sera conditionné par cette fracture générationnelle.

          Twitter, lieu de spontanéité ou sujet aux « leaders d’opinion » ?

Il est généralement accepté que les médias sociaux avantagent la construction d’espaces publics démocratiques en ce qu’ils permettent à tout un chacun de s’exprimer dès qu’il le souhaite sur un sujet public. De nombreux utilisateurs de Twitter ont ainsi pu réagir aux propos d’Ardisson dans cette émission. La question du moment d’expression des utilisateurs va nous intéresser tout particulièrement afin d’étudier la réelle spontanéité de ces réactions.

Lors de la première diffusion, une soixantaine de tweets ont réagi aux attaques du présentateur, s’indignant de l’incompréhension du milieu télévisuel et de la condescendance d’Ardisson envers le monde de YouTube et sa communauté.

On peut ainsi lire  « Bon alors Ardisson, tu vas te calmer dans ta condescendance les gens qui regardent @xSqueeZie sont pas que des gamins, immatures, incultes, et inintéressés de toute forme de savoir. Ce n’est d’ailleurs pas franchement dépeindre correctement le travail que fournit Squeezie…. » Héloïse-Songbird, le 2017-11-11 à 20:24:58

ou encore « @xSqueeZie je sais pas ce que tu fou dans « SLT » sur C8, ce connard de Thierry Ardisson n’est pas là pour t’interviewer, il est là pour te rabaisser et balancer une tonne de clichés sur les Youtubers. (…) » Angie, le 2017-11-11 à 20:30:01. 

S’il s’est avéré que les réactions sur Twitter n’étaient pas si nombreuses lors de la 1ère diffusion de l’émission, elles se sont en revanche multipliées par milliers lors de sa diffusion en replay le 14 Novembre 2017. On dénombre pas loin de 15000 tweets concernant le passage de Squeezie, pour beaucoup ressemblant à ceux du 11 Novembre. Il est néanmoins intéressant de noter qu’une grande partie de ces réactions sont composées de retweets ou de tweets, réagissant à ceux de deux Youtubeurs, DirtyBiology et François Teurel, révélant alors l’existence de potentiels leaders d’opinions dans la twittosphère.

Le tweet de DirtyBiology énonçait « Cet extrait « T’es qui toi » m’a donné 2 envies : suivre le twitter de @xSqueezie et aller péter des télés à la batte.» en référence à l’extrait de l’émission concernant l’interview de Squeezie qui tournait sur Twitter. C’est la réaction ayant récolté le plus de « RT », permettant aux utilisateurs de montrer rapidement leur soutient à Squeezie.

Julien Boyadjian dans son ouvrage  Twitter, un nouveau baromètre de l’opinion publique ?  s’interroge sur la présence de leaders d’opinions sur ce réseau. Il énonce que « les études les études d’opinion sur Twitter ont mobilisé les théories du two step flow of communication  (…) de P. Lazarsfeld et E. Katz » selon lesquelles « l’influence des médias se ferait en deux temps : d’abord des médias vers les leaders d’opinion, puis des leaders d’opinion vers leur entourage immédiat au sein de groupes primaires ».  

Les leaders d’opinion étant les Youtubeurs et les récepteurs leur communauté tweeter, l’on peut alors questionner la spontanéité des tweets lorsque la majorité des téléspectateurs de l’émission réagissent pour l’essentiel, après avoir vu la prise de position de « leaders ».

Il est donc essentiel, dans le cadre d’une étude d’opinion publique Twitter, de rechercher et de prendre en compte le cas échéant les éventuelles réactions de personnes que l’on pourrait considérer comme étant des leadeurs d’opinion. La twittosphère ne serait donc pas forcément l’outil démocratique par excellence en tant que porte parole de l’opinion publique. 

          Les réactions sur Twitter montrent-elles que Twitter est un espace public de débat?

Les réactions des internautes sur Twitter permettent de donner voix au public afin qu’il réagisse et qu’il défende ses opinions sur les pratiques des jeunes et la culture Gueek. Elle permet de répondre aux  propos d’Ardisson, amorçant une possible discussion. Mais peut-on pour autant parler de twitter comme d’un espace public de débat ?

La possibilité de permettre aux internautes de s’exprimer sur Twitter au sujet des émissions de télévision comme celle d’Ardisson laisse penser que cela redonne aux millennials de l’intérêt pour la télévision en permettant un échange, une interaction et donc un débat.  Twitter serait donc un outil permettant le débat dans l’espace public. Cela appuie le propos de Nancy Fraser quand elle soutient qu’internet et les réseaux sociaux permettent de fragmenter l’espace public et de créer des « communautés » en réponse à l’exclusion de certains groupes, et donc,  de donner la parole a des gens qui ne l’auraient pas sinon. Il est vrai que les internautes se sont exprimés suite à l’émission, chose qui aurait été plus difficile avant l’arrivée de twitter et des réseaux sociaux. Cependant, le débat reste très limité.

Dans l’émission de Salut les terriens du 18 novembre 2018 qui suit celle dudit face à face, l’animateur, qui n’a pas de compte twitter,  répond à ses détracteurs par un doigt d’honneur et leur reproche de ne pas avoir su saisir le second degré. Les personnes présentes sur le plateau le soutiennent, créant donc une groupe représentant « la pensée à la télévision ». Ce sera la seule réponse de Thierry Ardisson aux critiques, comme pour conclure un débat qui n’aura jamais vraiment commencé.

Lorsque l’on regarde les tweets du 18 novembre 2017, juste après le geste d’Ardisson, on note que la quasi-totalité des tweets est encore favorable à Squeezie. Ils désapprouvent le geste de Thierry Ardisson et félicitent le youtubeur pour son livre sorti le même jour. Souvent, ils font le lien entre les deux événements: « Juste pour désapprouver les préjugés d’Ardisson envers toi, je vais acheter ce livre…  […]  » twitte Marie Neda Rose1 le 2017-11-18 à 00:41:44. On voit donc qu’il n’y a pas d’interaction et encore une fois, la position est presque unanime et négative envers Ardisson. Twitter est-il donc un espace public au sens de Habermas, c’est-à-dire multidirectionnel où se passent l’interaction, l’échange la conversation ? Il serait difficile de répondre positivement.  

Le débat public dans les médias est confronté à ce choc des générations alors que les interfaces utilisées ne sont pas les mêmes selon l’âge des individus. Dans le cas des réactions à cette émission, on assiste à la formation d’une pensée dominante  propre à Twitter et une autre propre à la télévision mais les deux pensées ne se rencontrent pas, ne permettant pas le débat. Il n’y a pas d’argument, pas de contre-argument. Les bienfaits de la fragmentation soutenue par Nancy Fraser sont donc questionnés. Au contraire, cette fragmentation empêcherait la création d’une espace public commun et conduirait à des débats enflammés qui fragmentent l’espace public à son tour. (Cass Sunstein, « République 2.0 »)

Cette émission est donc un terrain pour se questionner sur la présence d’un débat et d’un espace public sur le réseau social Twitter. La plateforme montre la création d’un semblant d’espace public de débat en donnant la parole aux internautes. Mais la fracture générationnelle est telle que le débat a très vite été limité.

Twitter est donc largement dépeint comme étant une plateforme permettant d’améliorer la démocratie en ce qu’elle permet aux utilisateurs de s’exprimer librement et à tout moment sur n’importe quel sujet qui leur tient à coeur. Cependant, à la lumière de l’analyse de l’émission « Salut les Terriens » du 11 Novembre, la jeune moyenne d’âge des utilisateurs de twitter,  la discutable spontanéité des ces derniers et la question de la réelle existence d’un débat public sur la plateforme nous permettent éventuellement de remettre en cause l’utopie d’Internet comme avènement démocratique.

 

 Marine Bigedain, Margot Fuchs, Louisa Traullé-Lambelain