« Nous croyons en la liberté d’expression et nous pensons que chacun peut avoir un impact sur le monde » nous dit Twitter de ses valeurs dans sa section « à propos ». Depuis maintenant onze ans, le réseau social se présente comme un outil incontournable de la pratique démocratique. Le message est simple. Limité à 280 caractères, il va droit à l’essentiel et permet une circulation ultra-rapide de l’information. Cette simplicité permet à tout internaute de partager points de vues et opinions avec sa communauté depuis sa page personnelle – rendant ainsi plus floue la frontière entre la conversation du public, le discours des médias et celui des institutions. L’internaute peut désormais participer au débat public en temps réel et on assiste au développement d’une mutation de l’expression personnelle vers un individualisme expressif  très actif (Laurence Allard, 2003 (1)). Toucherions-nous du doigt une nouvelle forme de démocratie délibérative ?  Si tel est le cas, il faudrait que le débat politique se déroule entre des partis égaux et qu’il fasse prévaloir l’argument rationnel pour l’élaboration d’une entente cordiale et commune. Est-ce envisageable sur une plateforme comme Twitter ? Ce réseau social cristalliserait-il l’idéal politique grec dans une sorte d’agora 2.0 ou n’est-il qu’une arène irrationnelle de violence verbale et de propos infondés ?

Le fil d’Ariane de cet exposé sera l’analyse d’un débat dans l’émission On n’est pas Couchés ayant suscité de vives réaction chez les usagers de Twitter le 26 septembre 2015. Nadine Morano, à l’époque candidate à la primaire des Républicains, échauffe les esprits en présentant la France comme un « pays judéo-chrétien de race blanche ». Face à la violence de tels propos, les détracteurs de Nadine Morane vont fermement condamner la candidate. Il est cependant étonnant de remarquer qu’au lieu de répondre à de telles âneries de la manière la plus intelligente qui soit, le mouvement général préfère s’adonner à une flame war – guerre d’injures – rythmée par la haine et la violence. Comment expliquer ce phénomène ?

Dans un premier temps, nous disséquerons les tendances de ce débat online en trois temps : avant, pendant et après l’émission. Dans un deuxième temps, nous nous tenterons d’analyser ce phénomène à travers le prisme de différentes théories sur l’identité numérique (Fanny Georges), le débat en ligne (Patrice Flichy) et la question de la valeur de la conversation en ligne (Michael Schudson) afin de comprendre les déviances de la communication des opinions sur Twitter. Finalement, nous nous demanderons si le public online a sa part de responsabilité dans le glissement de l’émission politique vers l’infotainement.

Analyse des tendances autour de l’invitation de Nadine Morano à ONPC

H-17 : foule extatique et pop-corn chaud

Notre analyse de tweets débute à h-17 de l’émission. Il est dix heures du matin et les premiers tweets qui anticipent l’émission du soir sont publiés. Le public se sent gâté. Ce soir, Nadine Morano ne sera pas la seule figure politique à susciter le débat sur le plateau de Laurent Ruquier : son voisin de siège ne sera autre que Geoffroy Lejeune, le rédacteur en chef politique du magazine Valeurs Actuelles.

@paul_denton: #Morano et Lejeune, rédac-chef politique de Valeurs Actuelles. La fête des glands? Non le plateau de #ONPC ce soir. Éteignez vos télés !

La tendance est donnée : le public est très impatient de voir ce que cela va pouvoir donner. Les gens parlent d’un « Halloween avant l’heure » et la notion de spectacle, voire de sketch humoristique, est présente dans la majeure partie des tweets.

@DChaumard 2015-09-26 21:47:41 Ce soir, numéro spécial #Rire&Politique de #ONPC avec #Morano en #GuestCircus! #PolitiqueSpectacle #PopCorn garanti!

 @Julien__D 2015-09-26 23:12:11 Prêt pour #ONPC et surtout pour un bon moment de rigolade avec #Morano @ONPCofficiel http://t.co/LOkqnoG4B

@Youkounkoun75: Le prochain pestac de #Morano, c’est ce soir sur #ONPC. J’envie ceux qui ont la télé. Vivement la tournée en province.

@walid_nefzi 2015-09-26 20:46:38 Sardine #Morano dans #ONPC ce soir… Les popcorns sont chauds…

Le public s’installe confortablement, prépare son pop-corn et se frotte les mains d’avance pour ce qui promet d’être une émission haute en couleur. Il se demandent si Nadine Morano va pouvoir sortir indemne de son combat à mort avec Yann Moix et donne même des directives : « allez-y éclatez vous ». De toute façon il n’a qu’une « folle envie », c’est d’« entendre la pintade gueuler », histoire de passer « un moment délicieux ». L’image médiatique de Nadine Morano est attaquée avant même qu’elle n’expose ses idées, ses arguments. On peut alors se demander l’intérêt du débat politique qui aura lieu dans l’émission. On a coupé l’herbe sous le pied de l’invitée, qui est condamnée d’avance et croule déjà sous une tonne d’insultes avant même d’avoir dit quoi que ce soit. Twitter a chaud, il voit rouge. Et que ça pète !

@ZabouF: Twitter risque de chauffer ce soir avec Nadine #Morano dans #ONPC

 @Millmot: #Morano à #ONPC ce soir! Twitter prépare-toi!

@Jack_Hawk78 2015-09-26 23:19:31 Nadine #Morano chez #ONPC :si les tweets n’explosent pas.

Le ton adopté est quasi-prophétique. Il n’y a pas de doute possible : Nadine Morano va passer un sale quart d’heure et la communauté Twitter l’attend déjà au tournant. On remarque par ailleurs que la parole dominante est très homogène. Elle n’appartient qu’aux détracteurs de Nadine Morano – très nombreux étant donné le calibre du personnage. Mais où se cachent ses soutiens ? Jusqu’au début de l’émission, on ne verra passer aucun tweet en faveur de l’invitée. Ont-ils décidé de ne pas tomber dans le piège de la spéculation contrairement à leurs opposants ?

Descente aux enfers de Nadine Morano et dénonciation de la « pensée unique »

L’émission commence et le public de Twitter retient son souffle : où va-t-elle bien pouvoir déraper ? Quelle phrase sulfureuse va-t-elle prononcer ? Petit à petit, les gens commentent tout ses dires, et les insultes s’intensifient : « la paysanne », « la grosse conne », « salope » , « sale pute » . Une tempête haineuse et sexiste s’abat sur la Twittosphère.  Il faut dire en même temps que Nadine Morano ne ménage pas son audience, qui semble retenir chronologiquement trois grands moments

  1. 00:30 : l’invitée s’exprime au nom de toutes les femmes. Le ton monte car la population féminine de Twitter ne souhaite avoir Nadine Morano comme porte -parole.
  2. 00:50 : Nadine Morano dit avoir dénoncé une femme portant le voile intégral dans une gare, « trois semaines après, Charlie Hebdo pétait ». Les voix s’échauffent.
  3. 01:08 Morano qualifie la France de pays « judéo-chrétien » de « race blanche ». On atteint le pic de tweet entre 01:08 et 01:29 avec 1204 tweets au compteur.

@SylvainErnault: Hopopop, on est à deux doigts de l’incitation à la haine raciale sur France 2 avec #Morano dans #ONPC. Comme prévu hein.

Le tollé prophétique se réalise « comme prévu ». Malgré les propos indéniablement odieux de Nadine Morano, les internautes adoptent un ton de plus en plus violent. Les reproches qui lui sont faites ne sont présentées que sous forme de « clash » et tournent le débat en « buzz » plutôt qu’en discussion politique. On condamne, certes, mais on n’avance pas d’argumentaire utile. Quelques-uns de ses soutiens tentent d’élever leur voix parmi le paysage anti-Morano.

@NebbiuCo: #ONPC #Morano « Le voile intégral est 1 provocation à la République, 1 négation du droit des femmes. » Merci @nadine__morano

Piłsudska Wanda @Twittefan12 2015-09-27 00:51:41 Bon dans #ONPC C est le tribunal de la pensée unique de gauche Tous les invités #Ruquier compris tombent sur #Morano C’est ca un débat?

PATRIOTE #VFrVN ن @_Marine_2017 2015-09-27 01:13:55 RT @PierreConsolini: Courageuse @nadine__morano qui affronte seule l’antre socialiste du paf… #ONPC @France2tv #Morano

Beaucoup d’entre eux s’estiment muselés par les « sales gauchistes » détenteurs de « la pensée unique ». Seulement si l’on s’en tient à la définition d’Ignacio Ramonet, la pensée unique est « la traduction en termes idéologiques à prétention universelle des intérêts d’un ensemble de forces économiques, celles, en particulier, du capital international. » (2) Depuis cette définition de 1995, le terme de « pensée unique » s’est vu complété par de nouvelles acceptions plus généralistes. Aujourd’hui, on entend par « pensée unique » tout ce qui est considéré comme  une « domination idéologique » présentant certains choix de société comme seuls à être légitimes. Ici, la droite utilise ce terme pour dénoncer un consensus anti-libéral d’une « dictature intellectuelle de gauche » autour des questions sociétales, notamment concernant l’immigration – sujet préféré de Nadine Morano, l’égalitarisme, l’assistanat et les questions morales, les mœurs… Cependant on pourrait dire la même chose de la droite, qui a elle aussi une vision bien à elle sur ces thématiques. Il n’y aurait donc pas qu’une pensée unique mais plusieurs. C’est pour cette raison que nous préférons ici garder la ligne claire d’Ignacio Ramonet quant à l’appréhension du concept de pensée unique.

En somme, du côté des soutiens de Nadine Morano, l’idée du danger d’une homogénéisation de la pensée est là, mais pas la forme. Difficile d’imaginer pouvoir engager une conversation entre des gens violents verbalement et d’autres préférant discréditer l’adversaire sans preuve, sans même prendre la peine de présenter des arguments cohérents pour défendre leur point de vue.

Une gueule de bois sans Doliprane

Au bout du compte, alors qu’on aurait pu penser qu’une éventuelle discussion puisse avoir lieu une fois les réactions à chaud passées rien ne change le lendemain de l’émission. Tandis que les anti-Morano continuent de condamner avec violence les propos racistes de cette dernière, ses supporters persistent et signent en ce qui concerne la tyrannie de la pensée unique de gauche.

Mormach @mormach 2015-09-27 08:26:15 La « totalitosphère » s’en est encore donné à coeur joie hier soir sur #ONPC en empêchant #Morano de développer ses arguments.

Ce dialogue de sourd montre que les internautes ne sont pas prêts à discuter afin de trouver une solution ensemble, ce qui serait pourtant primordial si l’on considère Twitter comme un instrument au service de la démocratie. Chacun râle de son côté mais aucun ne fait la démarche nécessaire pour aller mieux. Mais comment en sommes-nous arrivés là ?

Individualisme expressif et opinion politique : un débat impossible ?

Depuis onze années que les internautes prennent la parole sur Twitter, pourquoi ne parvenons-nous pas à instaurer un débat politique dans un souci de respect de l’autre et de ses opinions ? Une authenticité réflexive est-elle envisageable sur ce réseau social ? Nous allons tenter de comprendre l’origine des comportements individualistes connectés, par le prisme de certaines théories sociologiques.

Stéréotypes socio-culturels et modèles comportementaux associés

Sur les médias sociaux comme Twitter, les internautes forment des groupes de sociabilité et d’opinions pouvant parfois aller jusqu’à être de véritables petites niches de pensée. Pour Fanny Georges, ce phénomène est intrinsèquement lié à la construction de l’identité numérique de l’internaute (3). Selon l’auteure, cette exposition publique de l’opinion politique et religieuse relève du domaine de l’identité déclarative et participe à la construction de la représentation de soi en ligne. La différence avec l’identité réelle réside dans le fait que l’identité numérique devient un « un espace de mise en visibilité des rapports de forces qui émergent de la communication » (Dacheux, 2004). L’organisation en collectifs d’idées et de pensées divergents – voire conflictuels – s’inscrirait ainsi dans le processus même de création d’identité en ligne et deviendrait un phénomène inévitable du dévoilement de soi. Dans l’analyse que nous venons de faire des réactions aux propos de Nadine Morano, nous pourrions donc ainsi catégoriser les internautes en deux familles d’opinion, en deux profils socialement stéréotypés :

  • Ceux qui ont hâte de voir Nadine Morano malmenée par les chroniqueurs et qui ne lui laissent pas le bénéfice du doute avant même que l’émission ne débute.
  • Ceux qui saluent la prestation de l’invitée sur le plateau et qui la défendent en fustigeant la bien-pensance de la gauche.:

Le problème de la communication égo-centrée des opinions est dual. D’un côté, elle met l’Autre dans « une posture d’observation en surplomb » dirait Fanny Georges. Nos écrans nous font miroiter une position de supériorité face à autrui et précipitent le jugement. D’un autre côté se rajoute à ce problème la mutation de nos identités dans le regard des autres. Sennett lance l’alerte : on ne nous perçoit désormais plus uniquement dans le rôle que nous tenons en société (4). On laisse entrevoir notre moi, notre personnalité profonde que l’on dévoile en filigrane sur nos réseaux et qui est consultable par tous. Ce glissement semble terriblement dangereux. Il réactive un jugement social plus fort que jamais, enfermant l’individu dans une communauté du rejet.

Balkanisation des opinions publiques et échange inégal : vers une domination de nouvelles élites de pensée ?

Si l’expression d’opinions politiques en ligne est l’un des principaux contenus publiés sur Twitter, nous venons de montrer que l’initiation d’un débat entre deux partis opposés est plus compliquée. Patrice Flichy appelle ce phénomène la balkanisation des opinions publiques (5). L’espace délibératif de Twitter est fragmenté. Les opinions sont éclatées en un tas de petits îlots difficilement rattachables entre eux. Cette géographie de l’opinion publique pousse les internautes à s’organiser en communautés hétérogènes et chacun tend à donner son opinion personnelle. L’idée ici n’est absolument pas de chercher à construire ensemble une opinion commune. S’il a lieu, le débat aura tendance à être enclenché par des internautes d’opinion proche. De cette manière, l’espace d’information de Twitter est polarisé autour de différents groupes qui ne communiquent pas forcément à la même échelle.

 

Cette situation d’inégalité de la prise de parole – qu’elle soit intentionnelle ou non –  ouvre la voie à un problème important. Twitter reproduit-il une nouvelle fois le schéma de concentration de l’information que l’on reproche au médias traditionnels ? L’utilisation de Twitter dépendant de ce que l’utilisateur souhaite en faire – temps, investissement, engagement – des personnes se retrouvent beaucoup plus actives que d’autres. Ces personnes seront alors beaucoup plus exposées et leurs avis se seront mieux mis en lumière puisqu’elles auront un nombre de followers et de retweets beaucoup plus conséquent que d’autres. Mais quelle est leur légitimité ? Contrairement aux personnalités politiques, celles-ci n’ont pas forcément été choisies par la majorité de manière claire – suivre quelqu’un sur les réseaux sociaux signifie-t-il que nous nous accordons avec son point de vue ? Une fois un tel pouvoir d’écoute accordé à quelqu’un, comment être sûr qu’il ne soit pas utilisé contre l’intérêt commun ? Comment assurer le pluralisme sur les réseaux ? « L’omniprésence de la télévision, du web, du téléphone et des jeux vidéos décuplent la présence de l’imaginaire : les médias transmettent les valeurs et les modèles de comportement culturels des cultures dominantes » (Dacheux, 2004, (6)).

Conversation sociale vs. conversation liée à la résolution de problèmes

On considère Twitter comme une plateforme démocratique car celle-ci place la conversation au cœur de son activité. Dans son article « Why Conversation is not the Soul of Democraty » (1997), Michael Schudson met en tension deux idéaux de conversations (7). Le premier est la conversation sociable. Elle relève du registre de l’émotion et l’interaction y est spontanée, immédiate. Le deuxième est la conversation liée à la résolution de problèmes. Cette dernière nécessite force d’argumentation, conscience du monde environnant et capacité à mettre des mots dessus dans le but de mener à la prise de meilleures décisions possibles. Elle s’inscrit ainsi au fondement des idéaux démocratiques.

L’étude de cas sur Nadine Morano nous montre que le public réagit au débat non pas de manière réfléchie mais de manière spontanée. Le format-même du tweet n’en appelle pas à la distanciation. On réagit à chaud, à la seconde-près. L’exemple du pic de 1204 tweets concernant les propos racistes de l’invitée d’ONPC est frappant. Il correspond en temps réel à la dizaine de minutes de débat suscité sur le plateau par les propos racistes tenus par Nadine Morano – qui commence à évoquer cette question vers 1h08. Le pic redescend à partir de 1h29 et baisse jusqu’au lendemain soir. La journée du lendemain n’a pas été suivie par la publication de tweets plus recherchés ou d’analyses de la situation. Le tweet ne se pense pas hors du monde, il vit dans l’instant. Tout est pourtant dans le titre : Twitter est un media social avant d’être politique.

L’autorité du public à la tête de l’infotainment ?

Du débat au spectacle : le règne de l’infotainment

Depuis quelques années, il semble que certaines émissions politiques « grand public » comme On n’est pas couchés soient tombées dans l’infotainement – ou infodivertissement. Ces programmes jouent sur deux tableaux : divertir et informer. On mélange interview politique, showcase de musiciens, séquence humoristique et informations dans un souci de tenir le public en haleine. Pour ne pas qu’il zappe, il faut s’assurer de lui proposer un contenu diversifié et drôle – et donc plus « léger »-  afin de maintenir son attention. Doit-on rappeler que notre niveau d’attention a atteint un tel niveau que des « cours d’attention » sont dispensés en France depuis la rentrée 2017 de la maternelle à la cinquième (8)? Le public semble avoir besoin de spectacle pour maintenir son intérêt pour les choses. Et l’analyse du contenu des tweets postés avant l’émission avec Nadine Morano est effarante. Les gens ne parlent que de spectacle et sont animés par une frénésie délirante dans leurs commentaires. Par « spectacle », le public entend l’humiliation de l’invitée politique par Yann Moix, chroniqueur réputé pour ne pas ménager les gens en face de lui avec ses questions acérées. Ce genre de moquerie atteint un tout autre niveau que la simple raillerie. Rentre-t-on dans le cadre du harcèlement moral ? A quel moment la personnalité médiatique de Nadine Morano est-elle devenue plus importante que son discours politique ? Le comportement du public pourrait nous faire nous demander si l’invité politique – ici le « petit candidat » réputé pour ses idées polémiques – n’est pas en quelque sorte devenu une nouvelle figure du comique – et tout cela à son insu ! Flichy dit à ce sujet que désormais, « l’image médiatique des personnalités occupe une place plus importante que les programmes ». C’est l’intrusion du personnel dans l’espace public. Allons-nous vers une évolution de expérience de Milgram (9), la violence verbale et l’humiliation publique remplaçant le faux générateur de choc électrique ? Si l’homme moderne est à l’image de ce que pense Sennett de ses traits communs – « auto-absorption et égocentrisme, besoin impérieux de reconnaissance et de possession se déguisant sous la forme superficielle du spectacle de l’être ensemble, dépendance de l’estime de soi de l’approbation extérieure et affaiblissement général du contrôle moral intériorisé » – l’homme public a effectivement du souci à se faire.

Escalade de la violence

Caricature de Salch pour Brain Magazine

Cette caricature de Salch a été publiée dans Brain Magazine à la suite de la polémique soulevée par Nadine Morano (10). Le dessinateur, tout comme le média en question sont réputés pour leur humour décapant et provocateur. Mais cette ligne éditoriale justifie-t-elle les propos misogynes – « fait des procès si on la traite de grosse salope » ? Les réactions des médias comme des citoyens donnent l’impression d’une tentative de vengeance par violence verbale. On a assisté à un véritable effet « boule de neige ». Les langues se sont déliées ensemble et il n’y a plus eu de limites puisqu’on pourrait presque parler d’une communion dans la violence. Même si je ne partage pas les convictions de Nadine Morano, lire 2000 tweets d’insultes et de haine la concernant ne m’a fait du bien en aucun cas. Est-ce une manière pour les usagers de Twitter de « se faire justice » ? Ne suffirait-il pas de condamner les propos tout en gardant un langage cordial ? On pourrait également se demander si cette violence aurait eu lieu en dans la vie réelle, en face to face. Jusqu’où peut aller le « débat » sur Twitter ? Et où sont les modérateurs ? Pourquoi ne pas suivre l’exemple des forums de jeux-vidéos ou de séries TV qui chargent certains utilisateurs certifiés de surveiller les propos tenus dans les discussions ? Dans ces cas particuliers l’insulte et l’incitation à la haine sont passibles d’exclusion définitive de ces forums. Or en démocratie, une importance capitale est donnée à la surveillance et à la dénonciation de comportements menaçant le bien-être collectif. Pourquoi ne peut-on pas réguler Twitter sur ces questions ? A quel moment tombe-t-on dans la censure ? Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes, s’est heurtée à cette problématique entre 2013 et début 2014 lorsqu’elle a demandé à Twitter de l’aider à poursuivre les auteurs de tweets haineux en affirmant leur caractère illégal. Elle a ainsi requis la mise en place d’alertes et de mesures de sécurité. Ce recours a fait polémique et la méthode employée par le gouvernement français a été comparée aux méthodes utilisées « par les censeurs et les tyrans de tous les âges et de toutes les cultures » chez nos voisins britanniques du Guardian (11). A la vue de certains commentaires, on pourrait tout de même penser qu’il serait utile d’agir. Cependant certains chiffres choquent. Entre janvier et juillet 2014, le gouvernement français a lancé 108 requêtes de suppression de tweets, ce qui classe la France en deuxième position après la Turquie au classement de la censure…. laissant encore planer le doute sur cet espace de discussion mal-identifié.

Conclusion

« Dans nos sociétés médiatiques, répétition vaut démonstration » observe Ignacio Ramonet dans son article sur la pensée unique (2). La répétition de violentes insultes à l’encontre de Nadine Morano vaut-elle la démonstration rationnelle que les propos de cette femme n’ont pas lieu d’être ? En somme, sommes-nous encore réduits, en 2017, à sortir l’insulte sexiste comme élément d’argumentation ? Toute cette affaire nous prouve que la discussion sur Twitter tient plus du commentaire méprisant et irrespectueux que du débat fondé politiquement parlant.

Cet article ne tient pas à déclarer la mort du débat sur Twitter. Ce média a été quand même été le théâtre de nombreux débats utiles et réussis avec un dernier exemple en date, début novembre 2017. Des internautes se sont rassemblés pour dénoncer la coiffure d’une mannequin noire présente sur le catalogue de la marque de vêtements J.Crew (12). La raison de la colère : la négligence de la coiffure du modèle est perçue comme une atteinte aux femmes noires et à la spécificité de leur chevelures afro ou crépues. Une discussion calme est mise en place, certains internautes dénoncent l’erreur de la marque et lui demandent de rendre compte de cette attitude « euro-centrée ». D’autres personnes viendront défendre la marque en démontrant que le coiffé-décoiffé n’est que la signature esthétique de J.Crew – argument qui sera corroboré par la réponse de la mannequin concernée : « Cette attention est flatteuse, mais le concept de la marque est justement de montrer que ces vêtements peuvent être portés de manière décontractée et naturellement belle. Donc les cheveux naturels et l’absence de maquillage sont justifiés. » Ce cas de figure montre qu’une discussion cordiale est possible, et que l’on peut en arriver à une solution qui conviendra à tous – ici, la validation de certains arguments par le Sujet-même du débat.

Toutefois la question politique est plus complexe et l’expression individuelle rend la quête de terrain d’entente difficile. L’individualisme a peut-être poussé l’homme moderne à ne plus voir les opinions des autres quand il s’agit de réfléchir à un monde meilleur. Peut-être parce que chacun possède sa version personnelle de ce monde amélioré qu’il se refuse d’abandonner en 280 caractères.

 

 

Léa  ROBERT

 

Retrouvez l’analyse de la séquence télévisée avec Nadine Morano à ONPC ici : https://des-hauts-et-debats.paris8.pw/onpc-nadine-morano-au-temps-de-la-race-blanche/

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NOTES

(1) ALLARD Laurence et VANDENBERGHE Frédéric (2003), Express Yourself ! Les Pages perso, « Entre légitimation technopolitique de l’individualisme expressif et authenticité réflexive. Peer to peer.’

(2) RAMONET Ignacio (1995), « La pensée unique« , Le Monde Diplomatique

(3) GEORGES Fanny (2011), L’identité numérique sous emprise culturelle, « De l’expression de soi à sa standardisation »

(4) SENNETT Richard. (1974), Les tyrannies de l’intimité, Paris, Seuil, 1979

(5) FLICHY Patrice (2008), « Internet et le débat démocratique », Réseaux, 4 n°150, p159-185

(6) DACHEUX Eric (2004), « La communication : éléments de synthèse », Communication et Langages, n°104, 2001

(7) SCHUDSON Michael (1997), « Why conversation is not the soul of Democracy« , Critical Studies in Mass Communication, 1997, vol. 14, p. 297-307

(8) BENHAIEM Annabel, « A la rentrée 2017, les élèves suivront des « cours d’attention » grâce au programme Atole, Huffington Post, 22/06/2017

(9) MILGRAM Stanley (1974), Obediance to Authority : An Experimenal View

(10) SALCH, « Le look race blanche« , Lookbook, Brain Magazine, 28/09/2015

(11 ) GREENWALD Glenn, « France’s censorship demands to Twitter are more dangerous than « hate speech« ‘, The Guardian, 02/01/2013

(12) MARIE Léa, « Les cheveux d’une mannequin noire de la marque J.Crew sèment la discorde sur Twitter« , Slate, 15/11/2017