Twitter lieu de débat ou indicateur d’opinion publique? Le cas de Cash Investigation

Suite à l’apparition d’internet, et depuis quelques années l’émergence de « réseaux sociaux », est née l’idée qu’il est désormais possible de s’exprimer, d’échanger et de dialoguer à sa guise sur le web. Internet étant un espace accessible à tous et où tous les internautes sont sensés être égaux, on peut tout de même se demander si cet espace et plus particulièrement la plateforme Twitter est un espace où les débats sont constructifs et permettent à chacun d’exposer son point de vue.

À l’heure de la consommation et de l’information instantanée Twitter est la plateforme idéale pour relayer et faire se propager des informations ou encore réagir en direct à une émission (de plus en plus d’émissions encouragent leurs téléspectateurs à réagir en direct sur Twitter), notamment  grâce à la réactivité de ses 320 millions d’utilisateurs, qui en font un des réseaux sociaux les plus utilisés au monde.

Le 21 mars 2017 était diffusé sur France 2 un nouvel épisode de la célèbre émission présentée par Elise Lucet : Cash Investigation. Cet épisode intitulé « Pédophilie dans l’Église : le poids du silence » est le résultat d’une enquête menée par Élise Lucet et son équipe pendant plusieurs mois. Bien que l’émission Cash Investigation entraine souvent de nombreuses réactions sur twitter, la diffusion de cet épisode a été un vrai succès sur les réseaux sociaux. Plus de 30000 tweets ont été envoyés au cours de la diffusion et 20000 tweets de plus le lendemain, ce qui peut sans doute s’expliquer par le choix du sujet, sensible, sur lequel un silence pesait jusqu’à présent. L’important taux de retweets (67%) permet de se rendre compte de la viralité qu’on pu rencontrer certains tweets.

Dans un premier temps, nous aborderons le succès cet épisode auprès des utilisateurs de Twitter et le regroupement de ces derniers derrière une seule et même conviction. Dans un second temps, nous observerons les réactions qui s’opposent à l’émission, leurs critiques et leurs raisons. Enfin, nous verrons si Twitter peut être considéré comme un véritable espace de débat propice aux échanges constructifs.

Une émission qui fédère ?

Avec plus de 50000 tweets publiés sur la sujet, on peut dire que cet épisode de cash investigation a été un vrai succès de par l’engouement qu’il a suscité sur Twitter.

En effet, les réactions, très nombreuses, semblent se fédérer autour d’une idée : cet épisode est une enquête qui a été rondement menée et qui a permis de mettre fin au silence qui régnait sur la pédophilie dans l’Église.

Les mots « bravo », « merci » et « excellent travail » sont ceux qui apparaissent dans la grande majorité des tweets pour qualifier le travail des reporters, certains vont même jusqu’à dire que cette épisode devrait être reconnu comme « d’utilité publique » .

Il semblerait que pour un grand nombre de téléspectateurs cette émission leur ait fait prendre conscience de la gravité et de l’étendue du problème de la pédophilie dans l’église, ce qui les a poussé à s’exprimer sur Twitter.

On constate également que la séquence dans laquelle la Présentatrice de l’émission Élise Lucet interpelle le Pape Francois a marqué les esprits aux vues des milliers de tweets y faisant allusion souvent accompagnés d’une image du pape faisant face à la caméra. Dans ces différents tweets Élise Lucet est d’une certaine manière idolâtrée et on lui accorde son respect pour son action plus qu’inattendue et osée.

Le Pape François, interpellé par Elise Lucet.

 

Cyril Graziani (@cyrilgraziani) journaliste France Inter : 

« Quand je serais grand, je veux être @EliseLucet #CashInvestigation »

Helene Bekmezian (@Bekouz) journaliste et rédactrice en chef à Le Monde : 

« Bon ben voilà, Elise Lucet a réussi à coincer le Pape. Fin du game. #CashInvestigation »

 

La communauté catholique a également répondue présente à l’appel. Parmi les nombreux tweets, beaucoup de personnes pratiquantes ont exprimé leur colère envers l’église et déploré la non-action de cette dernière. Ces personnes, bien qu’attachées à leur religion, n’ont pas hésité à s’exprimer et à critiquer ouvertement l’Eglise.

 

Attollite Portas (@attolliteportas) anonyme :

« En tant que catholique fervent, je ne peux qu’être d’accord avec ce prêtre. L’église doit être exemplaire. »

Pierre Courade (@pierrecourade) journaliste :

« Catholique (peu) pratiquant, ayant subi en silence LMPT, je n’en peux plus de l’archaïsme (euphémisme) de l’Eglise. #CashInvestigation »

Abbé Grosjean (@abbegrosjean) Prêtre du Diocèse de Versailles, Secrétaire Général de la Commission Ethique & Politique du Diocèse, Curé de Saint-Cyr l’Ecole :

« « Honte » et « détermination » : ces sentiments exprimés par @ordumas sont partagés de nous tous… #CashInvestigation »

 

Un nombre important de tweets saluent et soutiennent l’action de l’association La Parole Libérée (association présentée au cours de l’émission, apportant un soutien aux victimes des actes de pédophilie qui se sont déroulés au sein du Groupe Saint Luc de 1970 à 1991 et qui, de manière générale, vient en aide aux victimes de pédophilie).

Bien que la très grande majorité des tweets aillent dans le sens de l’émission car elle a selon eux permis « d’ouvrir les yeux » face au problème de la pédophilie dans l’église et de mettre fin au silence, tout le monde n’est pas du même avis.

 

Tout le monde n’est pas d’accord

Il y a tout d’abord des personnes d’Église, tout comme un grand nombre de croyants qui se sont exprimées après la diffusion de l’émission mais pas uniquement. Des journalistes, des magistrats mais aussi des personnes anonymes, simples téléspectateurs ont tenu à exposer leur remarques sur l’émission. Les arguments qui émergent de ces tweets semblent se rejoindre en plusieurs points.

L’argument principal est mentionné dans la majorité des tweets, concernent les méthodes utilisées par l’émission pour obtenir des informations et le ton qui a été choisi pour traiter le sujet. Selon eux, les méthodes utilisées par Elise Lucet et Cash Investigation ne respectaient pas la déontologie du journalisme, et le sujet, qui est très sensible, n’a pas été traité de la bonne manière.

 

Abbé G. de Tanoüarn (@abbedetanouarn) :

« #QuestionDeDécence De part sa gravité, le sujet (abus sexuels dans l’Eglise) méritait un autre traitement que les paparazzades d’@EliseLucet »

Vivien Hoch (@vivien_hoch) :

« #CashInvestigation est malhonnête. S’acharner uniquement lorsqu’il d’agit de prêtres, c’est viser l’Eglise et non la pédophilie »

@h2brgrd :

« Rendons nous compte : Le Pape Francois n’a pas reçu @EliseLucet. Scandale. #CashInvestigation », « La déontologie est aux journalistes ce qu’est la procédure est aux juges : une manière sans laquelle il y a peu de chance d’approcher la vérité. »

Ou encore la lettre ouverte à Élise Lucet relayée sur le compte Twitter de Famille Chrétienne.

Parmi tous les tweets publiés pendant ou après la diffusion de l’émission on retrouve quelques tweets plus modérés, qui ne s’opposent pas directement à l’émission mais ne vont pas pour autant dans son sens. Ces différents tweets ne prennent pas forcément parti, ils s’inscrivent dans une logique de réflexion, de mise en garde et questionnent sur les répercutions de la diffusion de cette émission.

 

Twitter espace d’échange et de débat ? 

Arendt explique avec sa pensée de l’homme moderne que : « Désormais chaque citoyen appartient à deux ordres d’existence; il y a dans sa vie une distinction très nette entre ce qui lui est propre (idion) et ce qui est commun (koinon). » Ce propos peut être nuancé et appliqué à l’espace public qu’est Twitter, on retrouve sur tweeter une addition des expériences personnelles, propre à chacun mais aussi des expériences communes. On constate que malgré les divergences d’opinion quand à la diffusion de l’émission et la manière dont le sujet a été traité, tous s’accorde à dire que la pédophilie dans l’église est un problème très grave qui doit disparaitre au plus vite.

Dans le cas de l’émission que nous avons choisie (Cash Investigation), il y a très peu d’échanges entre les différents partis sur Twitter, il n’y presque aucun débat, pas vraiment d’argumentation pour défendre son point de vue. Les utilisateurs se contentent de donner leur avis sans vraiment apporter quelque chose de nouveau au débat, ces tweets font uniquement état de la pensée des utilisateurs et ne sont pas publiés dans la dynamique de créer un débat ou une discussion. En effet, Jack Dorsey, le PDG actuel de Twitter, admet que la plateforme n’est pas vraiment propice aux « débats animés et aux discussions nuancées » et que Twitter travaille activement à améliorer la qualité des échanges sur sa plateforme, beaucoup de personnes se plaignant de la toxicité grimpante du réseau social.

Pour Habermas, les médias sont des lieux de critiques des œuvres mais aussi des recueils d’une parole du public sur les œuvres. Un espace public est pour lui de fait un espace multidirectionnel. Un espace de conception d’opinions publics. Les journaux sont pour lui une sorte de « boite aux lettres » permettant de récupérer les avis du public. On peut ainsi comparer ce qu’il appelle « journaux » à Twitter qui occupe d’une d’une certaine manière la fonction d’indicateur d’opinion publique. On peut observer sur twitter les différents point de vues, qui semble ,dans le cadre de l’analyse des réactions à l’émission Cash Investigation, être majoritairement très homogène. Est-ce à cause de la plateforme Twitter qui n’est pas un lieu propice aux débats? Est-ce lié au choix du sujet de l’émission? Ou bien au fait qu’il y a sans doute certaines personnes concernées par le sujet de l’émission qui n’utilisent pas Twitter ?

Que faut-il en retenir ?

Pour conclure, l’émission Cash Investigation avec son épisode « Pédophilie dans l’Église : le poids du silence » a été un succès aux vues de l’engouement certain qu’elle a créée notamment sur Twitter avec plus de 50000 tweets publiés. Malgré le nombre important de tweets on constate que l’émission n’a presque pas créée de débats et de discussions sur Twitter, les utilisateurs se sont contentés de donner leur avis sans vraiment chercher à developper le sujet, l’idée que Twitter est un espace de débat relève de l’utopie. Twitter reste cependant un bon indicateur de l’opinion publique.

Bien qu’il y ait plusieurs idées différentes quand à la réalisation de l’émission, on constate une certaine homogénéisation des idées, qui sont que l’émission a permit de projeter sur le devant de la scène un véritable problème sur lequel le silence était de mise, ce qui a permis à beaucoup de personnes d’en prendre conscience. Il reste désormais à savoir si l’engouement créé par cette émission sur Twitter entrainera de véritables changements au sein de l’Eglise et des conséquences pour les personnes accusées.

 

 

Sitographie :

« Le silence ne fait pas recette sur twitter, analyse des réactions au Cash Investigation sur la pédophilie dans l’Eglise »

« La règle du « je » de l’information »

« Twitter CEO Jack Dorsey admits platform not a place for ‘nuanced discussion’ as top ‘New York Times’ reporter quits after abuse »

 

 

2 commentaires Ajoutez le votre

  1. Loumia Iribarne dit :

    L’essence même de Twitter pourrait peut-être expliquer les réactions un peu éteintes des internautes. En effet la plateforme Twitter visant à l’expression numérique, favorise les messages brefs et instantanés. C’est pour cela sûrement que les réactions ne sont pas tournées vers le débat mais plutôt vers l’expression de l’internaute, c’est-à-dire l’expression d’une opinion claire. De nombreux prêtres ont eux même Twitter exprimant leur accord et le choc que l’émission leur à fait. Votre analyse est bien construite, notamment la partie mettant en avant les Twits des chrétiens pratiquants eux même il aurait été encore mieux de les mettre en avant pour révéler que Twitter n’est pas un lieu de débat mais a quand même servi à certains membres de l’Eglise de présenter leur remerciement à l’équipe de l’émission, ce qui est en soit quelque chose de très fort.

    Il est aussi intéressant de remarquer que le débat twitter de cette émission ne suscite pas plus de controverse que cela étant donné le degré polémique du sujet. Cette émission a pour habitude de remuer la terre et de créer de nombreux débats en abordant des sujets « Tabous » de la société et engendre donc beaucoup de réactions. Le pathos et la passion constituent les deux éléments essentiels caractéristiques de la polémique comme l’explique Kerbrat-Orecchioni. Or ici ces deux éléments révèlent d’une part importante du sujet de l’émission, on s’étonne donc comme vous de la réaction plutôt calme du public. On aurait plutôt envisagé une opinion publique plus manichéenne, qui aurait simplifié et polarisé en deux extrêmes, les tenants du sujet. Peut-être que cette particularité révèle de la qualité d’émission d’Elise Lucet, qui laisse au spectateur l’opportunité d’envisager la complexité du sujet. Pointer du doigt la religion comme le fait Elise Lucet est très dangereux et nous pensons qu’il aurait été intéressant de mettre en avant aussi des twits de chrétiens « énervés » qui défendent coûte que coûte leur religion. Il est possible que pour les internautes, le sujet de l’émission lui-même transporte une telle charge sociale qu’il ne peut être pris qu’au sérieux et envisagé avec maturité. Si tel est le cas nous nous félicitons que ce type de réactions maitrisées et calmes existent sur Twitter.

    D’un autre côté ce type de réaction ne semble pas, encore une fois, correspondre à la réalité du débat public. Nous avons fait état du même constat sur la question de la pertinence de l’outil Twitter pour le débat et nous sommes d’accord avec vous sur la conclusion de dire que Twitter n’est pas un lieu de débat constructif mais bien un lieu de « réactions ». Les gens n’argumentent pas, ils expriment simplement leurs accords ou désaccords.

    Il est aussi fort agréable de constater que certain Twits remettent en cause la structure même de l’émission. Ainsi conformément à la perception Habermasienne de la démocratie, l’espace public constitue un lieu de critique et de remise en question du pouvoir. Il aurait été intéressant et pertinent de développer un peu plus la partie critique de l’émission, sur les méthodes journalistiques mais aussi celles et ceux qui pensent que cette émission piège les gens pour parfois leur faire avouer de « fausses vérités ». Les médias qui constituent l’instrument essentiel de la construction de l’opinion publique sont analysés par les citoyens de manière directe. Il est important de noter qu’aujourd’hui Twitter, comme d’autres réseaux sociaux, restent des Espaces Publics qui permettant d’exprimer des opinions, opinions publiques ayant un impact fort sur les opinions privées de chacun. (Habermas, L’espace public, Archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, 1988). En exprimant leurs opinions sur Twitter et se ralliant donc à l’opinion publique, les gens pensent pouvoir faire bouger/changer les choses. C’est une manifestation virtuelle.
    De plus, comme l’explique Arnaud Mercier dans un article qui porte sur Twitter, la plateforme permet la proximité de différent public. Ainsi l’émission Cash Investigation recevra directement les retours des diverses réactions sur l’émission. Les citoyens sont non seulement dans une position de critique mais ils sont en plus entendus par les sphères supérieures. En ce sens Twitter représenterait une réelle victoire pour la société selon Habermas. Cependant il est aussi important de mesurer le réel degré d’impact de cette écoute, aura-t-elle des conséquences sur le monde réel ? En se référant aux travaux de Rosenvallon au sujet de la légitimité démocratique et de l’écoute des peuples, on est en droit de douter.

    1. Fernanda Betancurt dit :

      Pour étudier le cas d’une utopie selon laquelle Twitter serait un lieu de débat constructif et donc à terme si ces débats pourraient avoir des conséquences sur notre société, nous devons comprendre les ambitions de ces concepteurs.
      Ces fondateurs eux même restent flous sur la raison d’endosser le rôle d’acteur majeur du web 2.0. Des avis divergent, comme celui d’un réseau social permettant d’échanger avec ses amis, ou plutôt d’une agence de presse ou chacun a la possibilité d’être émetteur et récepteur.
      Cependant, en 2010, Evan Williams, son président directeur général et cofondateur, le définissait, dans un article d’Info du Net du 17 mars 2010, comme un réseau d’information (1). Ce qui reste vague.

      A priori, il est un mélange de tout ceci et devient ce que les utilisateurs en font, échappant peut être à l’esprit de ces concepteurs.

      Il apparaît de façon évidente que, oui, il est un lieu formidable de diffusion d’information et ou chacun peut faire son journalisme. Comme le décrit l’article “Twitter et journalisme, la dernière utopie” publier sur JSource : “Pour Marc Mentre, du site themediatrend.info , on assiste grâce à Twitter entre autres, à la naissance d’un «journalisme de fusion» où se mêlent «multiplication des sources professionnelles ou non, séparation aléatoire du fait et du commentaire, mélange d’information et d’émotion, mise en débat immédiate de l’événement à la fois sur un mode local et global». Face à une tendance qui devient rapidement un fait accompli, il urge, pour M. Mentre, de maîtriser Twitter, «le seul moyen d’être informé en direct et de couvrir l’ensemble du spectre des informations».(2)”
      De plus, comme l’explique Patrice FLICHY dans son article intitulé “ Internet et le débat démocratique”(3) au sujet de l’enquête faite pendant les élections présidentielles de 2004 aux Etats-Unis, environ la moitié de l’information consultée par les internautes provient des grands médias journalistes, c’est-à-dire, que Twitter devient comme la plupart des autres contenus sur internet, un espace polarisé par les grands médias.

      Partant du principe du réseau d’informations, il est vrai que Twitter permet aux utilisateurs d’accéder à un contenu plus actualisé. Cependant en raison de l’idée que l’utilisateur puisse choisir les profils à suivre, il apparaît que très probablement ce consommateur va rester proche des contenus qui lui plaît, où il n’est pas obligé d’entrer dans de vrai débats et lui permet de rester dans sa zone de confort.
      D’un autre côté, même si en 2010 la plateforme a mis en place le retweet des publications, il est évident que Twitter reste un espace d’opinion grâce auquel les minorités prennent la parole publiquement, mais ne sont pas assurés de recevoir de réponses de son interlocuteur ce qui en conséquence ne produit pas un lieu de débat.

      A cela s’ajoute un format de discussion peu adapté pour que se produise un débat ou une discussion constructive, et serait même “ un courant voué à disparaitre”, selon Thierry Crouzet dans son article “ Twitter c’est une sorte de cubisme,” publié sur le blog tcrouzet.com, “Il (le cubisme de Picasso et Braque) a continué d’influencer l’art, tout en ayant par lui-même perdu sa fécondité, et jusqu’à sa nécessité d’être. Je prétends qu’il en va de même pour Twitter, et pour Facebook dans une large part. Il est alors logique que les premiers expérimentateurs éprouvent l’envie de se détourner de ces services, d’autant plus qu’ils s’y étaient engagés pour des raisons esthétiques. C’est bien d’un rejet de la forme qu’il s’agit, exactement comme pour Picasso et Braque, dès 1914. À un moment donné, on prend conscience qu’elle ne nous nourrit plus, qu’elle n’est plus en elle-même source de jaillissement. Il faut alors avoir le courage de s’en détourner, sous peine de pédaler sur place.”(4)

      En conclusion, il est clair que Twitter a plus vocation à rassembler la critique sous forme de petits commentaires, de “tweets” émotionnels, ce qui fait de sa nature un lieu d’opinion publique, plus que d’assurer la fonction d’espace de débat. Malgré tout, cela ne signifie pas qu’il peut être sans conséquences sur le monde réel, car comme l’explique Dominique Wolton, “L’échange discursif de positions raisonnables sur les problèmes d’intérêts généraux permet de dégager une opinion publique. Cette “publicité” est un moyen de pression à la disposition de citoyens pour contrer le pouvoir de l’Etat.” dans ses travaux “espace public”. (5)

      Pour finir, regardons ce que pensent les fondateurs des gros acteurs d’internet eux mêmes de ces réseaux sociaux. Voici un extrait de l’article “ De l’utopie au désenchantement, les vingt cinq ans contrariés du web”, publié dans Le Monde : “Rapidement s’ouvre l’ère de la domination des réseaux sociaux avec l’arrivée de Facebook, Twitter ou encore YouTube. « Tous ces acteurs ont été occupés à me mettre la laisse au cou, ils ont une armée de professionnels pour nous faire signer des choses auxquelles on ne comprend rien, et c’est légal ! », s’étrangle Robert Cailliau, inventeur de la Web Conf, avant de qualifier les géants du Web d’« impérialistes qu’on distingue à peine d’états totalitaires, [qui] décident ce qui est acceptable ou non ». Jean-François Abramatic cible de son côté les fake news parmi les « fleurs empoisonnées » du Web”.(6)

      Les fondateurs de Twitter ont ils vraiment eu le souhait de le créer comme un lieu de débat où l’esprit libre peut naviguer, ou serait-il un laboratoire de la pensée collective par lequel des organismes privés ou publiques enquêteraient notre opinion ?
      Plutôt une sorte de Business de la pensée publique.

      Bibliographie

      (1) Mona Chollet. Twitter jusqu’au vertige. Site d’Internet “Le monde diplomatique”
      https://www.monde-diplomatique.fr/2011/10/CHOLLET/21103

      (2) Alain Théroux. Twitter et journalisme. La dernière utopie? Site d’Internet “Jsource”
      http://j-source.ca/article/twitter-et-journalisme-la-derniere-utopie/

      (3) FLICHY Patrice (2008) “ Internet et le débat démocratique” Réseaux 4 n°150 p 159 -185.

      (4) CROUZET Thierry. Twitter, c’est une sortie de cubisme. Site d’Internet “Tcrouzet”
      https://tcrouzet.com/2012/10/06/quitter-twitter-et-facebook-pour-survivre/

      (5) WOLTON Dominique. Espace Public. Site d’internet “Dominique Wolton”
      http://www.wolton.cnrs.fr/spip.php?article67

      (6) AUDUREAU William. De l’utopie au désenchantement, les vingt-cinq ans contrariés du Web Site d’Internet “LeMonde.fr ” https://www.lemonde.fr/pixels/article/2018/05/09/de-l-utopie-au-desenchantement-les-vingt-cinq-ans-contraries-du-web_5296713_4408996.html

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