A l’ère du numérique, les plateformes comme Twitter sont devenues un nouvel outil d’expression en démocratisant l’accès à la publication. Elles servent donc à la démocratie qui, selon Hannah Arendt, politologue, philosophe et journaliste allemande naturalisée américaine, est la capacité à s’exprimer et partager son opinion face à des personnes en désaccord, et surtout, est centrale à l’espace public. Elles sont également devenues un outil de mobilisation, en témoignent les crises contemporaines comme les gilets jaunes, ou le #metoo. Leur utilisation fait preuve d’une crise de  confiance en les médias traditionnels, et serait un moyen pour les citoyens de se réapproprier l’espace public, manipulé par des empires médiatiques.

On peut observer cela avec le cas de l’hommage au président Jacques Chirac à la télévision, décédé le 26 septembre 2019, qui a créé un grand débat public. Faut-il rendre hommage au président ou à l’homme ? Faut-il oublier ses mauvaises décisions pour rendre respectueusement hommage ? Le 26 septembre a aussi été marqué par l’incendie de l’usine Lubrizol à Rouen, causant de gros risques pour la santé et l’environnement. Ces deux évènements marquant cette journée ont soulevé d’autres questions sur la hiérarchie de l’information, car en effet, la mort de Chirac a été beaucoup plus présente à la télévision. Notamment dans l’émission Quotidien de Yann Barthès sur TMC, qui a consacré son programme entier au président et n’a pas mentionné l’accident de Rouen. 

Valérie Jeanne-Perrier, professeure des universités en sciences de l’information et de la communication, écrit un article qui s’intitule « Parler de la télévision sur Twitter : une « réception » oblique à partir d’une « conversation » médiatique ? » qui explique d’abord qu’aujourd’hui, télévision et twitter vont de paire et que « le fait de parler d’un programme sert d’appui à une stylistique des comportements et des jugements sur l’univers médiatique dans son ensemble ». Cela évoque les théories des Cultural Studies et implique que le téléspectateur n’est pas passif devant son écran mais réceptionne les informations de manière personnelle et réfléchie, et surtout, partage son avis grâce aux réseaux sociaux. C’est en effet le cas car l’émission Quotidien  a beaucoup fait réagir sur twitter.

En utilisant les ressources de l’Institut National de l’Audiovisuel qui archive les contenus télévisuels mais aussi aujourd’hui web, nous avons pu analyser statistiquement l’ampleur du débat émis sur twitter. Le jour de l’émission et le lendemain, avec le #Chirac, l’émission Quotidien a été mentionné 41 fois et retweeté 571 fois. Avec le #Rouen, nous trouvons 56 tweets et 109 retweets.  Les téléspectateurs attendaient des informations sur Rouen et ont été choqué que l’accident n’ait pas du tout été évoqué dans l’émission. Ils ont donc réagi en utilisant le hashtag, bien que le compte officiel de l’émission ne l’ait jamais utilisé.

Nous trouvons une majorité de RT sur les moments cultes de Jacques Chirac, comme sa photo dans le métro où nous avons l’impression qu’il saute par dessus le tourniquet, ou la poursuite de sa voiture par un journaliste de France 2 lors de son élection à la présidence en 1995, et surtout la séquence filmée par Le Petit Journal (ancienne émission de Yann Barthès sur Canal+), où Jacques Chirac drague une femme devant Bernadette Chirac. Ces personnes seraient donc favorable à l’hommage fait à Chirac en vue de l’homme qu’il était.

On retrouve également des personnes déçues que le Quotidien consacre son émission entièrement à Chirac, et témoignent d’un ras-le-bol médiatique, comme s’il n’y avait que ce sujet traité à la télévision, mais regrettent aussi que Rouen n’ait pas été considéré comme un sujet plus important.

On retrouve un plus faible nombre de personnes qui considèrent qu’un hommage trop élogieux a été fait, c’est-à-dire sans mentionner les erreurs dans sa carrière politique comme les essais nucléaires en Polynésie, ou encore sa phrase polémique « le bruit et l’odeur ».

Avec le @Qofficiel, compte officiel de l’émission, les tops hashtag ont été logiquement :

  1. #Chirac 
  2. #Quotidien
  3. #Rouen

Le top emoji évoque une critique négative de l’émission car ils étaient :

  1. 🗣️ “coup de gueule”
  2. 😳 “géné”
  3. 🤔 “penseur”

Pour récapituler, sur twitter on trouvait une opposition entre les personnes qui rendaient hommage à Jacques Chirac, et trouvaient normal qu’une émission entière soit consacrée à cela, vu l’homme qu’il était. D’autres trouvaient qu’un hommage trop élogieux a été fait. Et d’autres regrettaient simplement que la mort de Chirac ait été une information plus importante que l’incendie de Rouen.

Quatre jours plus tard, le 30 septembre, un débat est organisé sur le même plateau avec des « experts médias », Natacha Polony, Sonia Devillers et Alexandre Lacroix, pour décrypter le traitement médiatique de la mort de Chirac. Ce débat a fait plus réagir sur twitter que l’émission du 26 septembre. Toujours avec le #Chirac et le @Qofficiel, on compte 1303 RT et 21 tweets.

Le top hashtag reste le même :

  1. #Chirac
  2. #Quotidien
  3. #Rouen

Le top mentions est : 

  1. @Qofficiel 
  2. comptes personnels des chroniqueurs de l’émission
  3. comptes des invités @NPolony et @Sonia_Devillers

Natacha Polony a été l’invité qui a fait le plus réagir, et parfois de façon très virulente. Elle défendait sur le plateau que la mort de Chirac ait pris une trop grande importance médiatique, surtout face à Rouen, mais aussi que c’était absurde qu’un homme qui n’avait pas fait que de bonnes actions dans sa vie reçoive un hommage si élogieux.

Le top emoji est cohérent avec le sujet, débat qui fait polémique et douter.

  1. 🎤 “micro”
  2. 🤔 “penseur”
  3. 😮 “choqué

L’émoji 😷 “porte un masque” a été utilisé 277 fois, en rapport avec les effets sur la santé de l’incendie de l’usine.

Avec le #Rouen on retrouve 427 RT et 34 tweets. Le top mentions est différent : 

  1. @Qofficiel
  2. Comptes personnels des chroniqueurs de l’émission
  3. comptes d’autres médias @Cnews @LCI @BFMTV

Les comptes d’autres médias ont été mentionnés par les twittos comme pour lancer un appel à faire une critique générale des médias qui n’ont pas traité l’information de Rouen correctement quand il le fallait, c’est-à-dire le jour même, et pas quatre jours plus tard pour se dédouaner de toute erreur commise. D’ailleurs, le Quotidien a reçu beaucoup de critiques à ce sujet ; sur le retour en arrière de Quotidien, qu’ils considèrent comme hypocrite.

Effectivement, on peut considérer l’organisation de ce débat comme une réaction de la production de l’émission, peut-être justement à cause des nombreuses critiques sur twitter. Nous parlions au début de l’envie d’une réappropriation de l’espace public, cette réaction serait une victoire pour les twittos/citoyens, qui se sont fait entendre et ont fait douter voire regretter l’émission d’avoir traiter les informations de cette manière. Dans ce cas là, le citoyen récupère son pouvoir car, on le rappelle, en démocratie, c’est le peuple qui détient le pouvoir.

  • Hannah Arendt, Condition de l’homme moderne, 1958 (chapitre 2 Le domaine public et le domaine privé)
  • Valérie Jeanne-Perrier, Parler de la télévision sur Twitter : une « réception » oblique à partir d’une « conversation » médiatique ?, 2010