Vald chez Ardisson

Représentation de la culture rap dans les médias traditionnels : une fracture de l’espace public ?

Ardisson reçoit Vald dans l’émission Salut les Terriens, le 23 septembre 2017 sur C8

Le 23 septembre 2017, Thierry Ardisson et son chroniqueur Laurent Baffie reçoivent le rappeur Vald dans l’émission Salut les Terriens, diffusée à l’époque sur C8. Sur le plateau, se trouvent également les invités Nolwen Leroy, Michel Fugain et Nicolas Dupont-Aignan. Vald, de son vrai nom Valentin Le Du, se rend sur le plateau d’Ardisson afin assurer la promotion de son album Agartha certifié disque d’or [1] deux mois après sa sortie en janvier 2017 et disque de platine [2] quelques semaines après l’émission.

Cette interview de 6 minutes et 38 secondes connait un buzz retentissant : l’échange entre Ardisson qui ne cache pas son mépris pour le rap et Vald qui y apparaît de plus en plus mal-à-l’aise fait la une des brèves journalistiques ou autres pièges à clics sur le web. Si le présentateur est connu pour mener des interviews où il prend les rappeurs pour des artistes de sous-genre [3], son invité connu pour sa répartie cinglante n’a pas l’air de maîtriser les codes de l’interview télévisée. Pourtant, il semble que celle-ci sert un intérêt commercial pour les deux parties : promotion de l’album pour l’un et augmentation de l’audience, voire recherche d’un nouveau public pour le second.

Les débats au sujet de cette séquence qui fait le buzz ont majoritairement eu lieu sur les réseaux sociaux (sur Twitter particulièrement) et dans les médias spécialisés sur le rap. En tentant d’analyser l’un de ces débats, nous suivrons l’hypothèse que les rapports entre monde du rap et espace médiatique sont réglés par un certain nombre de mécanismes sur lesquels il est pertinent de revenir.

L’émission « After Rap » diffusée le dimanche soir sur la radio Mouv’, média spécialisé dans les cultures urbaines et rap [4], apparaît comme un choix pertinent. Les participants, principalement des spécialistes du genre, commentent et « assurent le débrief hebdomadaire de l’actu rap de la semaine et des sujets qui font débat dans la sphère hip hop francophon» [5]. Emmy, la présentatrice de l’émission du 1er octobre 2017 [6] reçoit dans le studio différents acteurs importants de la scène rap francophone : Paoline (fondatrice de Vrai Rap Français), Fif (fondateur de Booska-P), Mehdi Maizi (de la radio et média OKLM), Genono et Yérim Sar (du média Noisey [7] et de la radio Mouv’). Autour de la table, les invités sont amenés à donner leurs impressions sur le passage de Vald chez Ardisson. Après la diffusion de passages audio de l’émission d’Ardisson, les invités se posent la question suivante : comment les rappeurs sont-ils reçus dans les médias grand public ? 

Au delà de l’aspect superficiel du buzz, il est intéressant de se pencher sur la place qu’occupe le rap et les rappeurs dans le paysage audiovisuel français. L’analyse de cette séquence est donc l’occasion d’aborder d’une part la représentation de la culture rap dans les médias et d’autre part la question des rapports sociaux et symboliques qui prennent place entre rappeurs et intervieweurs. Au prisme du débat qui prend place au sein de l’émission « After Rap », il faut essayer de comprendre la mécanique discursive – associée à des différences de positions sociales – qui règle les rapports entre le monde du rap et l’espace médiatique. Peut-on alors aujourd’hui parler de fracture communicationnelle entre le rap et les médias de masse [8] ?

Les invités de l’émission « After Rap » diffusée sur la radio Mouv’ le 1er octobre 2017

Le malaise à la télévision : quand l’humiliation permet de faire le buzz

L’émission du Mouv’ ouvre le débat en diffusant les mots qu’emploie Ardisson pour présenter Vald :

Vous n’êtes pas vraiment un rappeur comme les autres : vous n’êtes pas noir, vous ne passez pas vos journées en salles de muscu, et vous savez que le verbe « croiver » n’existe pas.

Les invités reprochent alors à Ardisson de faire appel à des stéréotypes stigmatisants pour présenter Vald. Et en effet, cette série de propositions négatives ne fait pas qu’énoncer un ensemble de faits à propos du rappeur Vald qui « n’est pas noir », mais fait appel à un stéréotype implicite qu’Ardisson impose sans jamais le formuler aux auditeurs : « les rappeurs sont noirs » – voilà pourquoi il faudrait préciser que Vald est différent.

Si les goûts musicaux d’Ardisson ne posent pas en eux-mêmes de problème, les invités s’accordent en revanche pour affirmer que le présentateur fournit un travail de recherche journalistique médiocre. Ils lui reprochent également de ne pas laisser Vald s’exprimer suffisamment et d’avoir usé du montage pour tronquer les réponses du rappeur.

Et si en effet on ne peut être en désaccord avec ce constat, on peut en revanche aller plus loin dans l’analyse : Ardisson cherche visiblement à déstabiliser son invité et il est intéressant de voir comment le discours qu’il mobilise lui permet d’asseoir la définition qu’il donne de ce que doit être un rappeur (Vald est ici considéré comme n’entrant pas dans la norme).

Celui-ci multiplie ensuite les références à des éléments relevant de la sphère privée voire intime :

Vous grandissez dans la cité des Milles-Milles et à neuf ans vous découvrez votre première teuch et à seize ans votre première meuf.

En utilisant le mot « teuch » dans la courte biographie de Vald qu’il propose, le présentateur récupère les codes d’expression familiers qu’il suppose être ceux de son interlocuteur, et les utilise dans le contexte, officiel cette fois, de l’interview télévisée. Par cette rupture de registre, Ardisson crée un effet de décalage et donc une gêne de laquelle Vald paraît être le responsable. Mehdi parle lui d’un effet de « malaise constant durant l’interview ». Dès lors qu’Ardisson choisit ainsi de mettre son invité dans une position délicate, on peut parler de « rupture du contrat de confiance » [9] qui devrait unir les deux protagonistes de l’interview.

Aussi, Mehdi nous explique qu’Ardisson ne s’intéresse pas à l’univers musical de Vald et ne le considère pas comme un artiste. En revanche, si le chroniqueur d’« After Rap » critique le manque de travail de l’animateur, il remarque que c’est surtout la gêne de Vald (qui peine à prendre la parole : on lui comptabilise 1 minute et 40 secondes de parole durant la séquence) qui l’empêche de « se faire découvrir et de parler de sa musique ». À partir de ce constat, la question autour de laquelle tourne le débat est ainsi posée : comment les rappeurs sont-ils reçus dans les médias de masse ?

Ardisson joue au « jeu habituel des journalistes télévisés » [10] et montre que son émission répond en premier lieu à des logiques commerciales (la nécessité de faire de l’audience par exemple). Dans un premier temps on peut souligner la forme matérielle que prend l’interview : le second degré, les jingles, les coupures de paroles, le format court sont autant de signes qui mettent en avant la volonté de fournir une séquence buzz aux auditeurs. Dans un second temps, on peut remarquer qu’Ardisson fait appel à l’intimité de son invité en révélant que son frère est musulman. Les participants de l’émission sont invités à réagir à la séquence audio qui est diffusée :

Thierry Ardisson : Est-ce que vous aimeriez avoir un idéal, est-ce que vous aimeriez, par exemple avoir la foi ?

Vald : Ah, mais j’ai la foi, j’ai plein d’idéaux et tout : je suis très optimiste.

Thierry Ardisson : Est-ce que vous enviez votre frère qui est devenu musulman ?

Vald : Très peu, très peu, ouhlala.

Thierry Ardisson : Vous l’enviez pas ?

Vald : Non, mais je l’aime de tout mon coeur, gros bisous

Thierry Ardisson : Mais il est musulman. 

Les invités semblent interloqués par cet échange et Vald lui-même reviendra sur ces propos dans une vidéo sur le réseau social Instagram où il qualifie les questions du présentateur comme « hors propos » [11]. On apprend, dans cette vidéo, que le rappeur a demandé le retrait de cette séquence à la production mais que celle-ci a été conservé dans le montage de l’émission.  La ligne éditoriale de l’émission d’Ardisson et de cette séquence fait écho à ce que Bourdieu écrit dans son ouvrage Sur la télévision [12]

En effet, par son insistance « Est-ce que vous enviez votre frère ? […] Vous l’enviez pas ? », Ardisson montre qu’il cherche à obtenir une réponse de son interlocuteur. La question négative a ici une valeur discursive qui va au-delà du simple sens grammatical s’appuyant sur l’emphase de la réponse précédente de Vald (« très peu », « ouhlala »), elle fait presque figure de litote (« vous l’enviez pas » autrement dit « vous êtes en désaccord »). L’insistance du présentateur va même jusqu’à compléter les mots de l’interviewé : « je l’aime de tout mon coeur [complément d’Ardisson :] mais il est  musulman ». 

On peut voir dans cette séquence une tentative de créer le buzz (afin de répondre à une logique marchande) à propos de l’intime et donc de faire vendre [13] en sous-entendant qu’il y aurait une relation conflictuelle entre Vald et son frère. 

Le rap peut-il encore être perçu comme une culture illégitime ?

Le rap est aujourd’hui encore présenté comme une contre-culture voire une sous-culture par certains [14]. La sortie d’Eric Zemmour sur France O en 2008 en est une preuve : « le rap est une sous-culture d’analphabète » [15]. Paoline suggère alors que le problème est que le statut d’artiste n’est pas attribué aux rappeurs présents dans les émissions grand public. Ce déni se caractérise pour elle par un manque de professionnalisme :

Après c’est même pas ne pas être appréciés [les rappeurs] tu vois, c’est vraiment comme on en revient à ce que disait Mehdi tout à l’heure, c’est même pas au pire le fait qu’ils soient rappeurs, c’est le fait qu’ils soient artistes. On ne leur demande même pas d’apprécier, on leur demande juste de faire leur boulot [les intervieweurs] convenablement en fait.

En comparant la séquence chez Ardisson à d’autres émissions du même type, les invités d’ « After Rap » révèlent le caractère systématique du traitement du rap dans ce genre d’émissions. Ainsi, deux constats semblent remettre en cause le statut de contre-culture accordé au rap. Premièrement, la méthode journalistique spécifique à ce genre d’interviews ne séduit pas les adeptes du genre musical et l’arrêt de l’émission d’Ardisson [16] montre un réel désintéressement pour ce format et peut-être pour le format télévisuel en général. Deuxièmement, la réussite commerciale du rap, et plus largement des musiques urbaines [17], et la création d’un espace médiatique propre à ces musiques et au rap plus précisément, soulignée par les invités d’« After Rap », pose la question de la capacité du genre à exister comme élément d’une véritable culture. Mehdi explique :

Aujourd’hui on a une galerie de médias spécialisés qui font que Vald, Niska ou je ne sais qui, ou Syboy qui était chez Ardisson il y a pas très longtemps, ils n’ont pas besoin d’aller là-bas. Parce qu’aller chez Ardisson ou chez Ruquier, je suis pas sur que ça leurs fassent vendre beaucoup plus de disques ou de stream. Je pense que c’est plus intéressant de venir ici ou chez Booska-P ou chez OKLM.

La problématique que soulèvent les invités du débat semble au premier abord légitime et à la question de savoir si les rappeurs doivent jouer le jeu des plateaux télévisés dans les médias de masse, il serait futile de répondre par oui ou non. En effet il est plus pertinent de voir se révéler les rapports sociaux qui se jouent dans l’exercice de la promotion. Il faudrait alors s’interroger sur le mépris que peuvent ressentir certains invités (ici les rappeurs) quand ils se plient aux règles des émissions audiovisuelles. En présentant l’origine sociale de Vald, Ardisson insiste sur son caractère populaire :

Valentin Le Du, vous êtes né le 15 juillet 1992 à Aulnay-sous-bois en Seine-Saint-Denis. Père ouvrier. Mère secrétaire. Vous grandissez dans la cité des Milles-Milles.

Par l’emploi de phrases nominales (« Père ouvrier », « Mère secrétaire ») il présente comme évident, n’ayant même pas besoin d’être verbalisé, le lien entre rap et origines modestes.

Si l’image d’un rap de culture contestataire revendiqué par des opprimés résonne encore aujourd’hui, il n’est plus tout à fait exact de réduire ce genre musical à une situation économico-sociale modeste. L’apparition du terme « cultures urbaines » et l’explosion de l’industrie musicale qui le sous-tend permet de penser qu’une appropriation des codes de la street par la culture musicale dominante (celle de la pop par exemple) répond à une logique capitaliste [18].

Revendication d’un espace public propre

Les invités de l’émission du Mouv’ partagent un même point de vue : si l’industrie du rap n’a plus rien à prouver économiquement, elle reste sous-représentée dans la sphère médiatique et est victime du lien trop souvent fait entre rap et banlieues [19]. Et si cette (sous-)représentation permet l’ouverture du rap à un public nouveau pour certains artistes, la majorité peine encore à faire accepter ses productions musicales autrement que par la revendication d’une contre-culture. Mehdi explique en quoi cette image ne favorise ni les artistes ni les émissions télévisuelles :

Quand t’es pas armé, c’est très compliqué […] Le problème de ces émissions là, on le voit, c’est que le montage c’est de la charcuterie et qu’au final on ne garde que les vannes pseudo-marrantes d’Ardisson et ça pose un vrai problème de crédibilité. Je trouve que ça ne rend service ni à l’émission et surtout pas à l’artiste donc c’est un vrai souci à mon avis […] C’est prestigieux de passer chez le grand Ardisson […] mais aujourd’hui il y a un côté presque arriéré dans la manière de poser des questions et de recevoir les artistes. 

En opposition à cette sous-représentation, la culture rap puise dans l’image de contre-culture qui lui est attribuée les ressources nécessaires à la création d’un espace médiatique propre. La réaction de Vald, au sein de sa communauté de followers, à la polémique survenue après son passage dans Salut les Terriens montre à quel point les deux sphères s’opposent et comment l’utilisation de la notion de contre-public fraserienne [20] peut-être pertinente.

Fraser aborde la notion de contre-public en l’opposant au concept de public unique chez Habermas [21]. Il paraît alors intéressant de faire un parallèle entre cette notion et la situation décrite par les invités d’« After Rap ». En effet quand Fif affirme que : « ça ne sert à rien d’aller là-bas parce qu’ils n’aiment pas le rap », il illustre par son propos la fracture qui se crée entre l’univers rap, répondant à ses propres codes symboliques, et la sphère médiatique grand public. 

Cette fracture incite t-elle au cloisonnement en favorisant les positions de ceux qui choisissent de rester dans l’entre-soi ? S’il semble vrai au premier abord de parler de « repli sur soi » communautaire à propos de l’attitude de certains rappeurs [22], une lecture plus fine des rapports que relaient les discours suggère une approche en termes de domination.

En vérité, l’analyse de Fif, qui attribue à une question de goût personnel (« ils n’aiment pas le rap ») la raison du conflit entre les médias grand public et certains rappeurs, fait elle-même l’impasse sur les rapports de domination.

Pour conclure, on peut se demander si l’idée d’un espace public habermassien où chacun peut, par l’intermédiaire de l’interaction discursive, trouver une position commune est encore envisageable à l’aune de la multiplication des médias spécialisés ? L’analyse qui précède permet de poser la question sous l’angle des pratiques de discours : le délaissement des programmes audiovisuels par une frange non négligeable de la jeunesse [23] est-il la conséquence d’un mauvais ciblage du public, ou bien plutôt de la représentation délibérée des goûts de celui-ci comme illégitimes [24] par une série de mécanismes de domination par le discours ?

Notes

[1] « ​Vald : “Agartha” certifié disque d’or ​»​, ​Mouv’​ [en ligne]​, 28/03/17, https://www.mouv.fr/rap-fr/vald-agartha-certifie-disque-d-or-288866

[2] « ​Agartha de Vald, certifié disque de platine ​»,​ rapelite.com, 13/10/17, https://www.rapelite.com/news/agartha-de-vald-certifie-disque-de-platine

[3] « Thierry Ardisson et le rap en dix rencontres mémorables ​[vidéos] ​», ​Mouv’​ [en ligne], 16/10/17, https://www.mouv.fr/rap-fr/thierry-ardisson-et-le-rap-en-dix-rencontres-memorables-videos-312282

[4] « Hip-hop et cultures urbaines au secours du Mouv’ », ​Le Monde​ [en ligne], 01/02/15, https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2015/02/01/hip-hop-et-cultures-urbaines-au-secours-du-mouv_ 4567665_3236.html​

[5] Page d’accueil de l’émission ​« ​After Rap ​», ​Mouv’ ​[en ligne], https://www.mouv.fr/emissions/after-rap​

[6] « #AFTERRAP : ​Vald chez Ardisson ​», 02/10/17, ​https://www.youtube.com/watch?v=YiBJFM6wUNU&t=859s

[7] Rubrique musique du site internet ​Vice ​[en ligne]​, ​https://www.vice.com/fr/section/music

[8] « ​Plus que de simples artistes, les rappeurs deviennent, pour certains, leur propre marque média : face au rejet, mépris et/ou incompréhension des médias traditionnels, et avec l’explosion des réseaux sociaux tels qu’Instagram, Twitter ou Snapchat, le choix de produire et d’éditer eux-mêmes leurs propres contenus et supports publicitaires s’est progressivement imposé ​» Tarik Chakor & Hugo Gaillard, « Rap et médias, de la dépendance à l’indépendance ? », ​revrse.fr​ [en ligne], 16/11/18 https://revrse.fr/rap-et-medias-de-la-dependance-a-lindependance/

[9] Dans un article du ​Monde diplomatique,​ Pierre Bourdieu parle d’une ​«​ rupture du contrat de confiance ​» à propos de son passage à l’émission « Arrêts sur images » cf. Pierre Bourdieu, « Analyse d’un passage à l’antenne », ​Le Monde Diplomatique,​ avril 1996, page 25, https://www.monde-diplomatique.fr/1996/04/BOURDIEU/5425

[10] Pierre Bourdieu, ​Sur la télévisionsuivi de L’emprise du journalisme​, Paris, Liber-Raisons d’agir, 1996

[11] « ​VALD CLASH THIERRY ARDISSON ​», vidéo YouTube publié le 09/10/17, https://www.youtube.com/watch?v=yBw3BMjp-ZM

[12] Pierre Bourdieu, ​op. cit.

[13] Pierre Bourdieu, op. cit.

[14] Léa Marie, ​« Les médias français et le rap : une longue histoire pleine de mépris », ​slate.fr​, 27/10/17, http://www.slate.fr/story/153011/medias-francais-rap-longue-histoire-mepris​

[15] «​ Les meilleures déclarations anti-rap ​»​, ​Les Inrockuptibles​ [en ligne], 14/03/15, https://www.lesinrocks.com/2015/03/14/actualite/actualite/les-meilleures-declarations-anti-rap/​

[16] L.B. ​« VIDÉO. Fin de “Salut les Terriens” : polémiques, dérapages et disputes… Les moments marquants de l’émission de C8 », ​20minutes.fr​, 01/06/19, https://www.20minutes.fr/arts-stars/television/2530131-20190601-video-fin-salut-terriens-polemiques-derapages -disputes-moments-marquants-emission-c8​

[17] Sylvain Siclier, ​« Les “musiques urbaines” made in France dominent le marché du disque », ​Le Monde [​ en ligne], 19/09/18, https://www.lemonde.fr/musiques/article/2018/09/19/les-musiques-urbaines-made-in-france-dominent-le-march e-du-disque_5357138_1654986.html​

[18] Thomas Loisel, ​« Les cultures urbaines influencent les marques », ​e-marketing.fr,​ 15/02/19, https://www.e-marketing.fr/Thematique/social-media-1096/Breves/Les-cultures-urbaines-ont-elles-influence-337 351.htm#

[19] Hammou Karim, « Rap et banlieue : crépuscule d’un mythe ? », ​Informations sociales​, 2015/4 (n° 190), p. 74-82

[20] Nancy Fraser, ​« Repenser la sphère publique : une contribution à la critique de la démocratie telle qu’elle existe réellement », ​Habermas et la sphère publique,​ Cambridge, MIT Press, 1992, p.109-142

[21] Nancy Fraser, ibid, ​« […] ​Dès le départ, il a existé des publics concurrents, et non pas uniquement à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, comme le sous-entend Habermas. En outre, non seulement il a toujours existé une pluralité de publics concurrents, mais les rapports entre les publics bourgeois et les autres ont toujours été conflictuels. Les contre-publics ont en effet contesté les normes exclusives du public bourgeois quasiment dès l’origine, élaborant de nouveaux styles de comportements politiques et de nouvelles normes de discours public. Les publics bourgeois ont à leur tour égratigné ces alternatives et ont délibérément cherché à entraver une participation plus large. ​»

[22] « Un groupe de rap s’attire les foudres du ministère de l’Intérieur », Le Point [en ligne], 03/11/19, https://www.lepoint.fr/politique/un-groupe-de-rap-s-attire-les-foudres-du-ministere-de-l-interieur-02-11-2019-23 44891_20.php

[23] Pauline Porro,​ ​« Quand les chaînes TV courent après les jeunes », ​larevuedesmedias.ina.fr​, 22/01/18, mise à jour le 01/03/19, ​https://larevuedesmedias.ina.fr/quand-les-chaines-tv-courent-apres-les-jeunes

[24] On peut ici faire référence au concept de distinction sociale par le goût introduit par Pierre Bourdieu dans son ouvrage ​La distinction. Critique sociale du jugement​, Les Éditions de Minuit, Paris, 1979

3 commentaires Ajoutez le votre

  1. Tugce dit :

    Les questions soulevées dans l’article pointent implicitement un changement du corps médiatique. L’institution médiatique aujourd’hui a vu son fonctionnement évoluer, comme le décrit Serge Halimi dans son ouvrage Les Nouveaux Chiens de Garde, et l’expose dans le documentaire du même nom. Son travail dépeint la logique de formation discursive décrite par Michel Foucault et Louis Althusser, logique selon laquelle tout discours est le résultat d’une activité au sein d’une formation sociale particulière. Chaque discours reproduit les rapports sociaux institués et il est en effet indispensable de nier l’homogénéité du parcours des acteurs médiatiques aujourd’hui. Ce que nous explique Halimi, c’est que les médias traditionnels ont connu une mutation importante puisque les acteurs porteurs d’idéologie qui avant « déjeunaient avec nous dans des cafés » vont aujourd’hui « dîner avec des industriels ». Or, les groupes médiatiques sont entre les mains des-dit industriels. Il y a deux niveaux ici: dans un premier temps, il est possible d’avoir un espace public bourgeois, où “les individus peuvent fonctionner en tant qu’égaux sociaux”, puisque les acteurs viennent d’un cercle social idéologique similaire; dans un second temps, cet espace public n’est pas représentatif de la société, l’idéal habermassien est donc inatteignable. La citation d’Eric Zemmour – bien que datée et ne suffisant pas à elle seule d’être concluante sur l’image médiatique du rap- , a une portée majoritairement politique, idéologiquement chargée de son statut social, là où un individu va questionner l’axe artistique et esthétique de cette musique.
    Cela affecte donc les rapports entre l’univers du rap et l’institution médiatique est régie par des mécanismes particuliers qui échappent aux individus, et répondent aux retranchements d’Ardisson sur les réseaux sociaux.

    Par ailleurs, il est difficile de contester que l’idéal homogène d’Habermas n’a plus lieu d’être car il y a une multiplicité de publics et concurrents idéologique. En effet, comme énoncé dans les propos de l’article, la formation de médias spécialisés dans le rap est bénéfique à la représentation des discours d’une certaine couche sociale et de sa dynamique qui échappent à la culture dominante. Ses représentants, tels que Mehdi Maizi, n’ont en rien le parcours des journalistes de l’Institution médiatique. Leur légitimité est définie et réactualisée par le public, et non par le public, ni par les exigences économiques. En ce sens, ils répondent à un besoin démocratique fondée de la société, d’un groupe d’auditeurs de rap qui veut davantage creuser les aspects artistiques du genre, plus qu’à une fabrique morale de la couche dominante.
    Il aurait été plus judicieux de se pencher sur l’aspect sous-culture du rap dans l’analyse, puisque le mouvement en soi n’a pas vocation d’intégrer les grandes couches médiatiques et défend l’autosuffisance et l’autogestion. Il s’agirait davantage d’aborder les enjeux des médias de masse à faire intervenir un rappeur.

    De plus, Mehdi Maizi emploi fréquemment l’expression « par nous, pour nous » qui coïncide parfaitement à la notion de contre-public fraserienne. Pour Fraser, les sphères publiques ne constituent pas des « espaces de culture au degré zéro » puisqu’elles décrivent et se greffent d’un cadre spécifique, avec une sémantique et un code sociologique qui leur sont propres. Ces contre-publics incarnent des espaces de discussions qui se développent parallèlement aux sphères publiques dominantes. Elles se caractérisent par des membres de groupes sociaux subordonnées qui agissent de sorte à inventer et faire circuler des contre-discours pour formuler des interprétations opposées aux identités, intérêts et besoins des espaces publics dominants. Il s’agit-là du concept des émissions animées par Mehdi Maizi et son équipe, de sorte à s’affranchir des sphères traditionnelles dans la réception et l’analyse du rap. Eux-même expliquent ne pas comprendre la présence de Vald sur le plateau de Salut les Terriens, dans le sens où, il n’y avait dans le traitement aucun intérêt sur son travail artistique. Les rappeurs se voient toujours réduit à un “profil” qui réconfortent bon nombre de stéréotypes. Nous pouvons conclure que l’élévation démocratique passe par ce type d’initiatives continues d’amélioration selon un groupe aux parcours variés. Il est donc possible d’analyse plus en profondeur l’hypothèse d’une fracture communicationnelle entre le rap et les médias de masse comme évoqué dans l’article.

    C’est donc cette lutte de légitimité accordée par le public averti et la différences des origines sociales des acteurs médiatiques qui font primer la délibération. La multiplication de publics caractérise un vecteur démocratique rendant possible un ensemble plus complexe, voire émancipateur, de discours publics, comme le font les radios comme OKLM, Mouv’ ou encore les podcasts tels que NoFun et La Sauce.

    Cependant, les discours sur le rap font partie d’une chaîne ininterrompue de discours précédemment énoncés dans la sphère publique française. Ce genre musical, longtemps conçu comme revendicateur et politique a pris un tournant différent aujourd’hui, mais n’arrive pas à se désarmer de son héritage symbolique aux yeux des médias. Il serait intéressant d’étudier l’évolution quantitative et qualitative du rap français au sein des médias dominants en comparant les discours tenus à ceux des médias alternatifs et émergents afin de mieux répondre à la problématique posée. Une analyse poussée de la volonté d’Ardisson de s’immiscer dans l’intimité de l’artiste aurait aussi permis de questionner les logiques qui régissent son émission.

    1. Jeanne dit :

      Bonjour,

      Merci pour ce commentaire, il est sûr que vous avez apprécié et compris l’idée générale de l’article même si l’on pourrait vous demander d’être plus précis sur les concepts philosophiques que vous mobilisez. Si vous parlez du travail du journaliste Serge Halimi dans son ouvrage « Les nouveaux chiens de garde » en faisant référence à Foucault et Althusser vous ne précisez pas les ouvrages dans lesquels ces deux philosophes développent les concepts utilisés par le journaliste. Ce qui semble important dans ce livre, au-delà du lien entre médias et intérêts privés, c’est l’opposition fondamentale entre idéalisme et matérialisme. Le titre du livre fait d’ailleurs référence à l’ouvrage « Les chiens de garde » (Paul Nizan) où l’auteur contredit la légitimité de certains philosophes bourgeois de traiter de la question de la classe prolétarienne parce qu’ils n’abordent pas les rapports sociaux sous leur aspect matériel.
      Concernant la citation d’Eric Zemmour, que vous considérez comme datée, il vous sera facile de retrouver un nombre non négligeable de citations et autres sorties médiatiques plus ou moins récentes (l’idée étant dans cet article de mettre en avant l’évolution et la présence du « mépris médiatique » de personnalité politique et journalistique au long de nombreuses années) dans les notes de bas de page de l’article.

      Premièrement, je souhaite revenir sur une phrase de votre commentaire, vous dites :
       » Comme énoncé dans les propos de l’article, la formation de médias spécialisés dans le rap est bénéfique à la représentation des discours d’une certaine couche sociale et de sa dynamique qui échappent à la culture dominante.  »
      Il faut préciser que l’article n’affirme pas que l’apparition des médias spécialisés rap serait simplement « bénéfique » à l’essor du discours d’une certaine classe sociale dominée (nous préférons ce terme à « couche » qui n’est pas assez précis). En fait, nous disons que l’émergence multiple de ces médias spécialisés est aussi une conséquence directe de la tentative, par la sphère médiatique mainstream, de constituer le rap comme objet de consommation culturel à partir de son aspect de « contre-culture ». Nous pensons que c’est précisément cet aspect qui marque la domination idéologique des cultures dominantes sur la culture rap.
      Aussi, vous nous dites « qu’il aurait été plus judicieux de se pencher sur l’aspect sous-culture » du rap et c’est ce que nous faisons en abordant cette notion dans notre deuxième partie. Si nous sommes d’accord sur le fait que le rap s’est « forgé » dans et par l’imagerie de la contre-culture, aujourd’hui nous questionnons ce positionnement. En effet, les chiffres de ventes physiques et streaming « explosent » en propulsant le genre musical rap numéro un des ventes et des classements. Pour preuve : la réappellation du genre en « catégorie des musiques urbaines » qui permet d’une part de toucher un public plus large (48% du Top 200 albums selon le SNEP) , et d’autre part de regrouper une multitude de sous-genre jusque-là autonomes (slam, trap, gansta rap, afro-trap…).

      Votre présentation du concept de « contre-public » de Fraser est intéressante, notamment lorsque vous parlez du développement d’espaces publics parallèles à l’espace public dominant. Ainsi vous prenez pour exemple l’émission du Mouv’ qui en rassemblant des personnalités issues du monde du rap (n’ayant pas, pour la plupart, suivi le parcours type du journaliste) permet d’inventer et de diffuser des discours qui leurs sont propres. L’utilisation des termes « sémantique » et « discours » témoignent de l’importance que vous portez à l’analyse du langage qui peut être un véritable outil de compréhension des mécanismes de distinction et domination sociale.

      Enfin, vous abordez la question de l’intimité en parlant des logiques qui « régissent » l’émission de Thierry Ardisson. Nous nous sommes penchées en premier lieu sur cette dynamique dans la première partie de l’article. En effet, dans ces logiques de mise en scène de l’intimité de l’invité, il faut certes voir des logiques commerciales qui ont fait leurs preuves pendant toute une époque dans les différentes émissions d’Ardisson et qui aujourd’hui continuent d’être un « modèle éditorial » pour certains médias. Mais si le sujet intime est vendeur, c’est surtout, au point de vue symbolique, comme interpellation de l’individu qu’il nous intéresse dans l’interview de Vald que propose Ardisson : elle est caractéristique de l’image que les médias mainstream véhiculent du rap.
      Pour finir, nous trouvons juste votre idée selon laquelle le rap à du mal à se « sortir » de l’image contestataire et politique de ses débuts. Le rapport à la politique est un des lieux favoris de la critique des rappeurs : le reproche de véhiculer une idéologie contestataire qui leur était d’abord adressé est devenu le reproche – actuel – d’une absence de conscience politique. On peut prendre pour exemple Vald, à qui l’on associe un rap « absurde » (https://raplume.eu/article/vald-rap-absurde-serieux-concurrent-rap-game/) ou encore Nekfeu dont Yann Moix qualifie le travail de « rap bisounours »
      (http://www.chartsinfrance.net/Nekfeu/news-103355.html). Ce qui est permanent dans ce passage d’un reproche à l’autre, c’est bien le procès en illégitimité de la culture rap.

  2. CISSOKO Rokia dit :

    Ce passage du rappeur Vald, chez Thierry Ardisson nous montre à quel point certains clichés perdurent sur le monde du rap. Vald n’est malheureusement pas le seul rappeur à avoir été reçu sur un plateau de télévision dernièrement avec la même inculture et condescendance ouvertement affiché par certains présentateurs qui continuent à associer ce genre musicale aux pires stéréotypes. Cette émission en est malheureusement un bel exemple , Ardisson cumule blagues douteuses et remarqués déplacés sur la vie privé du rappeur sans parler de l’éternelle comparaison avec le rappeur américain blanc Eminem, un moment très gênant à surmonter pour le rappeur. 

    Au-delà du moment de malaise et de buzz par conséquence de ce passage, cette d’exposition médiatique est bien le reflet symptomatique d’un mépris plus général de certains médias français envers les rappeurs et la culture musicale qu’ils représentent. 

    Le rap est parfois décrit comme une musique de voyou, comme une musique de fait divers qui était vouée à disparaître dans ces débuts. Aujourd’hui, c’est le genre musical le plus vendu en France, cependant, il reste encore l’objet d’un traitement médiatique centré sur les polémiques et les clichés. Il est sujet à un jugement culturel négatif, car le rap perçu comme trop violent, vulgaire, trop populaire et pas présentable comme le prouve notamment le sondage lancé par l’émission de RMC Les Grandes Gueules pour déterminer si Booba et Kaaris étaient « des rappeurs ou des racailles ». L’ostracisme des médias traditionnelles envers ce genre musical révèle en réalité d’un certain malaise entre les classes sociales. Ce rejet et surtout manque de considération de la part des médias grand public que ce soit en télé ou radio a conduit le rap à se développer en priorité sur des espaces numériques spécifiques ( Spotify , Youtube, réseaux sociaux etc) et pour certains rappeurs de créer eux-mêmes leurs médias comme Rentre dans le Cercle, OKLM Radio, La Sauce, Rap Contenders. 

    Certains rappeurs arrivent en effet à créer un véritable écosystème autour de leur travail artistique tel le rappeur Sofiane avec ses différents ses labels, ses marques de vêtements, son agence de conseil ou le groupe de rappeurs disruptive PNL, maîtres de la « non- communication » qui ont décider d’instaurer dés leurs débuts une distance avec les médias en réalisant jamais d’interviews et en communiquant que rarement sur les réseaux sociaux. D’autres au misé sur une stratégie à l’opposé tel que le rappeur marseillais Jul très présent sur les réseaux sociaux et en constante communication sur ses projets avec sa communauté. 

    Le rôle d’internet comme « média rap » a permit l’essor du style musicale ainsi que le nouveau mode de consommation du public qui a également jouer un rôle clé via la dématérialisation de la musique, le streaming est qui devenu le mode de diffusion et partage le plus utilisé ses dernières années qui a largement profité au secteur. À l’inverse des médias traditionnelle qui offrent une communication unilatérale, ce nouvel espace numérique de part sa dimension participative est devenu un véritable trenplin médiatique pour les rappeurs pouvant directement interagir avec leurs fans, partager leurs projets sur les réseaux. 

    Ce n’est pas pour rien que le rappeur Vald décide après l’émission de s’exprimer dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux « J’ai grave la haine,. (…) Je déteste la télé, ça pue du cul. Déjà, c’est quatre heures de tournage pour six minutes d’interview… (…) Ils connaissent rien, il ont des axes douteux », déplore le rappeur. Les réseaux sociaux de part leur interactivité, ou leurs diverses fonctionnalités, on permit de proposer une représentation de soi avec une articulation entre représentation publique et privée. Ses mécanismes de représentation publique ont joué un rôle essentiel dans l’auto-médiation des rappeurs. 
    Espace d’échange, de production, et de communication direct sur cet espace dit public, c‘est-à-dire l‘espace occupé par les commentaires d’autrui, et composé de divers usages et la forme de « publicité » au sens habermassien (rendre publique, visible la chose, le contenu). 

    L’espace public est un espace multi-fonctionnel, il existe sous plusieurs formes et sous différents régimes d’accessibilité. Jürgen Habermas dans sa conception de l’espace public déplore une dégradation régulière de ce dernier liée au développement des médias de masse. Sa théorie marquée à la fois d’une vison libérale , utopique de la citoyenneté et critique à l’égard des médias. Les réseaux médiatiques dit sociaux représente une rupture importante parce que la participation s’est fortement généralisée. La féministe Nancy Fraser défend quant à elle un espace public à sphères multiples constituer de contre-publics subalternes, c’est-à-dire des membres de groupes sociaux subordonnés qui élaborent et diffusent des contre-discours à ceux proposer dans l’espace public. Ce modèle d’espace populaire avec une visée émancipatrice permet une exposition d’identités, interprétations et intérêts propres de chaque individu. 
    Ce nouveau phénomène d’auto-promotion et d’indépendance vis à vis des médias traditionnelle a permit à certains rappeurs d’être leur propre média et donc de ce construire un espace méta-médiatique propre grâce notamment au renouvellement générationnel qui légitime cette démarche. 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *